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Nos lecteurs ont la parole - Par Bélinda Ibrahim

#PassionnémentLiban !

Le drapeau libanais brandi par des manifestants, le 31 octobre à Beyrouth. Goran Tomasevic/File Photo/Reuters

L’heure est grave. Nous le savons tous. Chaque minute qui passe porte en elle d’infimes secondes d’espoir, accompagnées de beaucoup de désespoir. Le peuple libanais est à bout. À bout de nerfs, à bout de provisions, à bout de tout. Il tire le diable par la queue, et ces maudits diables se sont dupliqués pour tenter de lui asséner le coup de grâce.

Seulement, ils avaient mal calculé leur traquenard. Contre toute attente, le peuple libanais s’est rebellé. Magistralement. Étonnant le monde et s’étonnant lui-même. Il a osé défier ses tortionnaires avec courage et détermination. Il s’est redressé, s’est mis debout comme un seul homme, fier et altier comme son cèdre, du nord au sud, chantant, dansant, pleurant. Selon. Il occupe les places, il coupe des routes, il se fait entendre. Sa voix perce les écrans, fait tomber des murs, surtout ceux de la peur. Il a des droits, les plus élémentaires dont il est privé par des bandits sans foi ni loi qui le vampirisent sans pitié. Il les revendique enfin. Il n’en veut plus, de ce confessionnalisme qui a monté des voisins, des amis, des frères les uns contre les autres. Il ne veut plus être dirigé par des marionnettistes. C’est lui le maître de sa destinée. C’est lui qui prend les commandes de son gouvernail.

Et tant pis si les gouvernants ne suivent pas. Ils seront condamnés à régner sur un peuple qui les renie. Un million et demi de Libanais dans la rue, scandant leur révolution à l’unisson. Oubliée la guerre civile. Oubliées les haines injustifiées. Leur liant porte un double nom : désespoir-espoir. L’un va au secours de l’autre dans un équilibre idéal. Lorsque l’un faiblit, l’autre vient à sa rescousse. C’est une histoire d’amour qui est née d’une injustice de trop. Celle qui a déchaîné les foules et fait naître la plus inespérée et plus belle des révoltes. Une (vraie) révolution a vu le jour et elle tient le coup depuis quelque deux semaines.

Le pays est paralysé. Il retient son souffle. Il bat au rythme de la rue. Les retrouvailles sur les places sont des moments de grâce, en dépit des exactions abjectes et violentes qui ont eu lieu, un mardi de triste mémoire, à l’encontre de manifestants pacifiques. On a voulu les corriger, les apeurer, tuer la révolution. Parce que la liberté fait peur aux endoctrinés. C’est une maladie virale hautement contagieuse qui n’a pas d’antidote. Ceux qui la touchent tombent en addiction immédiate.

Le mauvais quart d’heure passé, la place saccagée par les vandales a aussitôt pansé ses blessures, sans garder de cicatrices. Les murs tagués de mots haineux ont été recouverts par des graffitis éclatants de couleur. Et puis il y a eu le dimanche 3 novembre. Date mémorable. Une marée humaine qui dansait et entonnait l’hymne national réinventé à souhait. Faire partie de cette foule. Pleurer de bonheur. Rêver à un Liban que l’on pensait perdu et espérer tous les possibles. Les impossibles aussi. Le Liban, c’est cette mosaïque-là que l’on pensait condamnée à ne jamais cohabiter.L’exception libanaise, jadis utopique, a enfin vu le jour. Les Libanais se sont trouvés beaucoup plus de points communs que de divergences. Ils sont abusés, appauvris, méprisés, privés des besoins les plus élémentaires auxquels un peuple a droit. Ils se sont soudés autour du manque. Celui de l’électricité, de l’eau qui ne coule pas dans leurs robinets, de la cherté de la vie qui limite leurs repas. Ils ont réalisé que l’avenir de leurs enfants était en danger, qu’ils soient musulmans, chrétiens, sunnites, chiites, druzes ou alaouites. Le malheur les traite de la même manière. Il fait fi des confessions. C’est alors qu’ils se sont tenus par la main pour vomir la caste politique qui les enchaîne. Ils ont transformé leurs boulets en ailes, et depuis le 17 octobre, ils volent et font planer avec eux tous ceux qui sont épris de justice et de liberté.

Je n’aurais jamais pensé que je pourrais tomber en amour pour mon pays et mes compatriotes. Et pourtant  ! Par-dessus toutes mes appartenances qui les excluaient, j’ai été foudroyée. Dans le sens le plus noble du terme. Mes préjugés sont tombés comme une robe de laquelle on se défait pour s’unir à l’homme aimé. J’ai palpé leur cœur vibrant, leur rage de vivre, leur humour sans égal, leur fraternité, leur générosité, leur empathie. Leurs bras ouverts m’ont accueillie comme si je revenais d’un long exil. Je m’y suis jetée, confiante, les yeux fermés. J’ai pleuré de les avoir tant critiqués alors que nous avions le même sang qui coule dans nos veines. Que nos racines s’enlacent dans les terres encore fertiles. L’amour n’a pas d’âge, dit-on ? Oh que oui  ! Je sais que la bataille est difficile, que les écueils sont légion, que les jaloux tentent de disperser les rangs, mais je sais aussi qu’il y aura toujours des hauts après les bas, et que quoi qu’il advienne de la cause, de cette révolution splendide, surréelle, magique, la mienne de voie est déjà tracée. J’accompagnerai mon pays là où il ira. Avec lui. Tout contre lui. #PassionnémentLiban.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

L’heure est grave. Nous le savons tous. Chaque minute qui passe porte en elle d’infimes secondes d’espoir, accompagnées de beaucoup de désespoir. Le peuple libanais est à bout. À bout de nerfs, à bout de provisions, à bout de tout. Il tire le diable par la queue, et ces maudits diables se sont dupliqués pour tenter de lui asséner le coup de grâce. Seulement, ils avaient mal calculé leur traquenard. Contre toute attente, le peuple libanais s’est rebellé. Magistralement. Étonnant le monde et s’étonnant lui-même. Il a osé défier ses tortionnaires avec courage et détermination. Il s’est redressé, s’est mis debout comme un seul homme, fier et altier comme son cèdre, du nord au sud, chantant, dansant, pleurant. Selon. Il occupe les places, il coupe des routes, il se fait entendre. Sa voix perce les écrans,...
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