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Nos Lecteurs ont la Parole

L’année de mes cinquante ans

Sami RICHA
OLJ
08/11/2019

J’ai eu cinquante ans il y a un mois. Jeune, je n’ai jamais manifesté. Jusqu’au début de mes études de médecine, aucune faction, aucun mouvement, aucun camp ne m’attirait. Je me sentais étrange dans ce pays aux mille partis et aux idéologies multiples. Communautariste jusqu’à la lie.

Après être devenu psychiatre, bien que féru de politique, je ne pouvais plus prendre parti. De toute ma vie, je n’ai jamais voté pour autre chose qu’un délégué de classe. Je me cantonnais à mon rôle de thérapeute, écoutant et compatissant avec tout le monde. Ceux du Hezbollah, les gens du « Tayyar » et des Forces libanaises. Les druzes, les sunnites, les athées, les extrémistes et les agnostiques, les grands et les moins grands, tout le monde pouvait épancher ses sentiments dans mon cabinet. Je n’intervenais pas dans les dédales de la politique. Je n’avais pas le droit de marquer une position politique et encore moins partisane. Même le 14 mars 2005, j’étais en dehors du Liban et je n’ai pas manifesté.

J’étais toujours de cœur avec les mouvements nationaux, mais jamais présent physiquement. Je réfléchissais, sans tambour ni trompette. Écouter, voir, lire et ne pas trop commenter était mon credo. Je devais être libre, neutre et surtout comprendre tout le monde et accepter tout le monde.

Mais les choses ont changé brutalement. Le 19 octobre, un samedi, quelque chose m’a pris. J’ai décidé de rejoindre les manifestants à Jal el-Dib. Je comprends à peine pourquoi. Peut-être ai-je une explication : Je suis les nouvelles du pays de près depuis de longues années. Et tous les jours, ces derniers temps surtout, je prenais connaissance de personnes emprisonnées car elles avaient avancé une opinion contre les gens du pouvoir. Et il y avait ces nominations partisanes qui se faisaient partout mais surtout au sein du corps judiciaire, ce qui m’exaspérait le plus.

Chaque jour, le compromis entre les partis au pouvoir s’installait un peu plus, au détriment de l’État. Du jamais-vu, avec cette ampleur du moins, dans notre république. Bananière depuis longtemps, depuis toujours, mais qui respectait quand même encore quelque peu certaines valeurs. A minima, ces valeurs étaient toujours présentes.

Mais depuis quelques années, tout s’estompait, toutes les digues tombaient et plus aucun obstacle n’arrêtait la déliquescence de l’État par ceux qui le dirigent. Pire, depuis un certain temps aussi, tout le monde est rentré dans une logique dangereuse. Le pays est devenu gangrené par la corruption, le clientélisme et l’immoralité. Toutes nos formalités administratives, tous nos examens de la fonction publique, toutes les nominations, promotions et autres attributions, au-delà du fait qu’elles devaient pour réussir passer par la culture du « bakhchich », ne sont souvent même pas envisageables sans « wasta » ou piston.

La corruption existe partout à travers le monde, mais nous sommes devenus champions, 138e sur 175 pays, au classement établi par Transparency International.

Chez nous, plus aucune retenue. L’exception est devenue la règle. Tout doit passer par le zaïm, tout doit être fait en payant un pot-de-vin.

Tout le monde se pliait à cet état de fait. Mais, parallèlement, tout le monde se bourrait de rancune. Jusqu’à l’explosion du 17 octobre. Et c’est alors l’expiation de la peine accumulée, de la haine refoulée, la catharsis d’un peuple. Voilà pourquoi j’ai peut-être réagi aussi violemment. Voilà pourquoi les demandes du peuple actuellement sont très élevées, les exigences trop hautes.

D’un coup, on veut tout détruire. Et tout saper. Voilà ce que veut dire, iskat el nizam. Dans ce sursaut collectif inégalable d’un peuple pourtant connu pour son individualisme, trois dangers nous guettent. -Préserver le côté pacifique. Une seule goutte de sang qui tombe et la révolution n’aura plus le même sens. Il y a eu la révolution de velours en Tchécoslovaquie, la révolution des œillets au Portugal, la révolution des parapluies à Hong Kong. Il y aura une « révolution du WhatsApp » libanaise en cet automne printanier. Il faut qu’elle reste « selmié ». Car ne pas oublier que ceux qui dirigent l’État sont toujours les sanguinaires de la guerre. S’opposer à eux c’est avant tout refuser leur logique.

-Sortir du communautarisme. Après cet engouement national, la première des décisions doit être de détruire la logique du pacte ancien au profit d’un pacte selon lequel tout le monde peut accéder, indépendamment de sa religion et de son appartenance communautaire, à toutes les fonctions de l’État. Les manifestants de Nabatiyé, autant que ceux de Tripoli et de la place Sassine, ont droit aux mêmes ambitions, aux mêmes appétences, aux mêmes desiderata de postes. Une révolution de cette envergure ne sera réussie que si elle arrive à cette fin. On dira que c’est un rêve. Mais une révolution c’est fait pour rêver, non ?

-Les personnes qui embarqueront à bord du navire ne doivent plus être des représentants de l’ancien temps, c’est-à-dire des trente années qui se sont écoulées. Ceux-ci doivent s’éclipser. Toutes les personnes qui, à des degrés divers, ont eu des postes de responsabilité doivent être rejetées. Dans les prisons ou dans les poubelles de l’histoire. Car elles ont toutes failli.

Mais il faut aller plus loin. Tous ceux qui ont adulé, encensé, voté pour, pactisé, fait des compromis avec le pouvoir de l’ancien temps doivent, après la révolution, ne pas chercher à sauter dans le navire mais rester sur la berge. Ils ont raté le train. Seuls peuvent se prévaloir du nouveau Liban ceux qui s’étaient abstenus de voter ou qui avaient voté pour des listes de perdants. Et ils sont très nombreux ! C’est peut-être cette majorité silencieuse qui a finalement explosé dans les rues.

Si ces trois dangers sont dépassés, la révolution aura réussi.

D’ici là, je ne quitte plus la chaussée de Jal el-Dib. Et chaque jour, je comprends un peu mieux comment à cinquante ans je retrouve un élan de jeune criant sans vergogne : « On doit chasser ces bandits ! »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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Marie-Hélène

S’il vous plait mr le docteur psychiatre, votre texte est magnifique.
Pouvez vous seulement barrer la phrase « Voilà pourquoi les demandes du peuple actuellement sont très élevées, les exigences trop hautes.« ?

sachez que C’est comme au souk ,on demande beaucoup pour avoir le minimum :La marge de negociation du commercant oriental, quoi!

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