REUTERS/Mohamed Azakir
C’est vrai, il y a un carnaval sur les places beyrouthines et ailleurs. C’est vrai, il y a des narguilés, des machéwés, de l’alcool, un DJ et des baisers d’amoureux. Vous n’avez rien inventé. Mais vous n’avez pas tout vu. Hélas !
« On ne voit bien qu’avec le cœur », dit le proverbe « saint-exupéryen ». C’est pourquoi je dirai ce que mon cœur a vu.
Sur les places des sit-in, vous n’avez pas vu la femme triste malgré sa beauté parce que sa santé se fane au milieu des ordures et des toxines environnantes.
Vous n’avez pas vu le vieil édenté parce que les implants sont hors de prix.
Vous n’avez pas vu les jeunes échevelés parce qu’ils ont oublié de se coiffer, n’ayant pas de boulot pour lequel se lever le matin rend plus beau.
Vous n’avez pas vu les mères qui hurlent leur frustration à cause des enfants, futurs émigrés, futurs toxicomanes ou dépressifs ou futurs éternels célibataires parce que des escrocs leur ont volé leurs droits à l’habitat.
Vous n’avez pas vu les autres mères, levées de bon matin, fraîches, cultivées et déterminées qui apprennent à leurs enfants à nettoyer la patrie. Ces femmes au front donnant une leçon de vie et de citoyenneté plus valable que tous nos programmes scolaires pourris de 20 ans, dépassés et dépouillés de leur histoire nationale parce que personne n’a osé l’écrire.
Vous n’avez pas vu les larmes des personnes interviewées qui ont jailli – malgré l’amour-propre – de cette misère quotidienne longtemps retenue, qui a explosé sans permission.
Vous n’avez pas vu le désarroi des hommes qui en dit long sur la pauvreté d’un peuple n’ayant plus rien à perdre. Ces pères de famille, impuissants devant la faim, la maladie, l’inflation et toute une liste d’injustices sociales aussi interminable que leurs jours sans pain.
Vous n’avez pas vu les retraités sans sécurité sociale dont la douleur et le dépouillement donnent peur de vieillir.
Vous avez vu ce qui banalise et occulté ce qui transcende ce moment d’immense soudure. Qu’importe qu’il y ait parmi eux des partis politiques ! Les partis sont les produits de la société. La nôtre. Diversifiée, et riche de cette diversité. Parti n’empêche pas la PATRIE. Vous n’avez pas vu, encore, que cette fois, en une minute d’ultime patriotisme longtemps étouffé, la patrie a pris le dessus sur le parti et que la peur des séparations politico-confessionnelles est soudainement devenue fantomatique.
Vous n’avez pas vu toute cette alliance à la libanaise dont la recette est notre terrible secret... Mais vous la verrez, malgré vos doutes ou vos ironies, malgré des réticences que je ne saurais blâmer par respect pour votre liberté. Vous verrez tout ce que j’ai vu car vous êtes comme moi ; quelque part, nos ressemblances sont plus profondes que nos dissemblances ; ô mon frère, mon complément, mon autre moi... « insensé qui crois que je ne suis pas toi ».
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