Trois chaises. Trois chaises pour un grand théâtre sans spectacle. Que nous reste-t-il encore ? Des portes claquées ? Plutôt barricadées. Une façade gentillement polie, pour sauver la face. Des piliers, dit-on, renforcés... pour se remplir la tasse. Tout un système de l’un et unique possible, pour ne pas se laisser ébranler. Pour ne pas s’écrouler. Pour garder ses trois chaises... sans jamais les préserver.
Trois chaises témoins de voix qui, jadis, s’épousaient en canon. Trois chaises muettes alors qu’elles ont vu ces mêmes voix se museler par ceux installés derrière les canons. Trois chaises présentes, mais non disponibles. Témoins, mais inaccessibles. Criantes, mais silencieuses. Trois chaises qui se taisent, mais qui en disent long... comme elles savent... comme elles peuvent surtout… sur le noir d’un vide environnant. Trois chaises seules solitaires qui s’accrochent tant bien que mal... en attendant leurs vrais locataires. Trois chaises qui espèrent dans la poussière d’une culture emprisonnée parce qu’elle osa parfois tenir tête aux lâches qui s’inclinent sous le joug d’un oui. Sans jamais le critiquer.
Puis un jour… Un éternel troisième jour... Trois chaises se réveillent, se relèvent, se soulèvent. Trois chaises décident de raconter l’histoire du théâtre d’une nation qui se libère des verrous de la peur et voit ses portes s’ouvrir comme on défonce les grilles d’une prison pour libérer ceux qui osèrent un jour se révolter. S’unifier. Et réfléchir. Trois chaises qui cherchent à nouveau à épouser ce peuple qui refuse de décrocher. Trois chaises qui font appel à ce grand « tous » dont elles font partie à la hauteur de leur siège ; à la hauteur d’un peuple qui n’a pas pu reconstruire une nation au-delà de ses fractions. Elles font appel à elles-mêmes, en premier, et se découvrent complices du silence d’une danse orientée dont le nombre de pas permis leur a été compté… sans partenaire de piste... sinon des compétiteurs à écraser.
Dans un théâtre de plus d’une centaine de chaises, peut-être, il n’en reste que trois pour en témoigner. Témoigner de la pourriture de ceux qui demeurent installés sur leurs chaises, dans leur palais. Installés sur trois chaises, sur toutes celles qui en découlent par ramification hors cadre, hors temps... et nous font couler.
On dit souvent que l’heure la plus obscure précède l’aube de peu. Dans l’obscurité du grand théâtre abandonné, les trois chaises du peuple ont enfin vu un faisceau lumineux les éclairer. Elles se regardent, se découvrent solidaires, soudées, attachées l’une à l’autre... face à toutes les chaises des palais. Elles ne savaient pas à quel point elles se ressemblaient… malgré l’état dans lequel elles ont été morcelées. Ou paradoxalement, justement, grâce à leur état identiquement délaissé. Enfoncé. Déserté.
Une révolution est par essence culturelle, et une culture à jamais révolutionnaire. Dans le vide du grand théâtre beyrouthin désormais ouvert, trois chaises attendent de renouer avec toutes ces chaises qui manquent encore à l’appel… pour que vibre l’arène au rythme d’une liberté qui se libère de sa propre servitude en premier… pas à pas… qui se libère par une grande communauté qui découvre la valeur de la solidarité. Par un peuple citoyen. Une nation.
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