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Moyen Orient et Monde

Il était une fois le Rojava...

Syrie

L’offensive turque dans le Nord syrien et le retour du régime dans cette zone ont sonné le glas d’une expérience politique et sociale atypique. Un projet progressiste pour les uns, une administration autoritaire pour les autres.

04/11/2019

Dans son numéro 60 datant du mois de décembre 1986, le journal du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Serxwebun, titre sa page 11 sur « L’importance de la Syrie face à la pression de l’impérialisme dans la région ». L’article en question ne tarit pas d’éloges sur le régime syrien et, sur sa tête d’affiche, Hafez el-Assad, qui y est présenté comme « socialiste » et protecteur de la « classe ouvrière ». La publication sort de l’ordinaire. C’est la première fois que les relations entre le parti, d’obédience marxiste-léniniste, et le régime baassiste sont assumées avec autant de clarté.

Par opportunisme politique bien plus que par proximité idéologique, Damas offre pourtant depuis 1979 gîte et couvert au chef du PKK, celui-là même que la Turquie cherche à abattre. Son nom ? Abdullah Ocalan.

En octobre 1998, les discussions entre Ankara et Damas sont au point mort. À l’impasse diplomatique succèdent les bruits de bottes. Les chars et les soldats turcs affluent à la frontière et menacent d’une guerre imminente. « Le régime se sentait tellement menacé qu’il s’est trouvé dans l’obligation de pousser Ocalan vers la porte de sortie », raconte à L’Orient-Le Jour Marco Ansaldo, auteur de Top Secret: Il caso Ocalan, un ouvrage publié en 2002 sur la capture du leader kurde. L’accord d’Adana entre la Turquie et la Syrie met cette dernière au pied du mur. « Apo », comme le surnomment ses camarades, est dès lors contraint à l’errance pendant quelques mois avant d’être arrêté au Kenya en février 1999. Depuis, l’homme au visage rond et à la moustache bien garnie purge sa peine sur l’île-prison d’Imrali, au nord-ouest de la Turquie.

Mais son histoire syrienne ne s’arrête pas là. Près de 20 ans plus tard, dans une Syrie ravagée par la guerre, son portrait domine le paysage dans les zones kurdes, et ses idées esquissent les contours d’une nouvelle expérience. Il est le père spirituel du Rojava, ce projet d’autonomie territoriale tout au long de la frontière turque qui s’étend sur trois cantons longtemps délaissés par les autorités – la Jezireh au nord-est, Kobané au sud de la frontière et Afrine au nord-ouest du pays.

« Rojava », trois syllabes qui se réfèrent, en kurmanji, à l’ouest du Kurdistan. Trois syllabes pour un rêve auquel l’offensive militaire turque lancée le 9 octobre dernier met un terme au nom de la lutte contre les combattants des Unités de protection du peuple (YPG, branche armée du PYD, frère syrien du PKK). L’accord entre les Kurdes et Damas le 13 octobre et celui entre Moscou et Ankara neuf jours plus tard lui assènent les derniers coups en scellant le retour de la région dans le giron du régime. C’est la mort d’une utopie. Pour les uns, une expérience politique et sociale hors du commun dans une région gangrenée par le fanatisme religieux et l’autoritarisme. Pour les autres, rien de moins qu’un mythe soutenu par une communication bien rodée à destination des gauches occidentales.


(Lire aussi : En solidarité avec la Syrie, les Kurdes d’Irak n’achètent plus turc)


Bookchin plutôt que Lénine
Retour en arrière, en juillet 2012. Lorsque Bachar el-Assad prête les clés de la région au PYD, il sait à qui il a affaire. Longtemps durant, son père s’est appuyé sur le PKK pour mater l’opposition kurde. Longtemps durant, le PKK a pu recruter sur le territoire syrien des Kurdes pour mener bataille contre Ankara. La guerre syrienne s’est révélée être une aubaine pour le parti dont les combattants affluent d’Irak et de Turquie pour soutenir la révolution du « Rojava ». Mais cette internationalisation n’est pas du goût de tous. « Je n’ai jamais fait confiance à ces miliciens venus des montagnes de Qandil en Irak (siège du PKK). Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? » s’insurge Dilan, Kurde syrien de 41 ans, opposant au régime de Damas et au PKK/PYD aujourd’hui réfugié dans le Kurdistan irakien. L’homme dénonce ainsi un projet né dans les fourgons de l’étranger. L’autonomie sonne pourtant aux oreilles de nombreux Kurdes comme une promesse de liberté. Depuis des décennies, ils sont privés de leurs droits culturels au nom du nationalisme arabe. « Sur le principe, j’étais avec l’idée d’une administration autonome qui nous permettrait de gérer nos affaires », confie Azad, instituteur basé à Qamichli.

À partir de 2014, à la faveur de la lutte des Forces démocratiques syriennes – noyautées par le PKK/PYD – contre l’État islamique (EI), le « Rojava » devient un symbole international de la lutte contre le jihadisme. L’expérience culmine avec la proclamation le 17 mars 2016 de la Fédération autonome de la Syrie du Nord. Présenté par ses apôtres comme un projet « écosocialiste », « démocratique » et « féministe », ses fondements sont nés derrière les barreaux à Imrali.

En 2002, Abdullah Ocalan troque ainsi Vladimir Lénine pour l’écologiste libertaire Murray Bookchin, le rêve d’une indépendance du Kurdistan pour le « confédéralisme démocratique ». Une idée neuve que tentera d’appliquer l’administration autonome dans le Nord syrien. Le leader kurde n’a jamais pu rencontrer M. Bookchin. « Ocalan avait alors été condamné à la réclusion à perpétuité et mon père était trop vieux pour voyager. Mais ils ont échangé plusieurs lettres où chacun d’eux a exprimé sa profonde gratitude pour le travail de l’autre », confie aujourd’hui Debbie Bookchin, journaliste et fille du théoricien américain.

À l’État-nation pilier de la société, le confédéralisme démocratique oppose une coordination d’assemblées et de conseils dans lesquels toutes les composantes locales sont représentées. Une structure qui tranche avec le nationalisme arabe du Baas, broyeur d’identités minoritaires. Elle semble adaptée aux trois cantons où seule 60 % de la population est kurde.

« Il y a toujours eu beaucoup de diversité au sein de la société, mais seule l’identité arabe musulmane était mise en avant. L’administration autonome nous a permis de mieux nous connaître et de lutter ensemble pour notre existence », exprime Evin Swed, Kurde syrienne de 38 ans basée à Qamichli et porte-parole du Kongra Star, une confédération d’organisations de défense des droits des femmes. « Ce n’est que pure propagande ! » fustige Lorin, militante féministe originaire de Qamichli. « L’administration autonome n’a fait qu’accroître le fossé entre les gens. Les Kurdes pensent que les autorités ont envoyé leurs enfants mourir pour libérer des villes arabes. Les Syriaques et les Arabes pensent que les Kurdes ont le pouvoir et l’argent. C’est encore pire qu’avant ! » La reprise de territoires majoritairement arabes des mains de l’EI par les FDS ne se fait pas sans heurts, élargissant le fossé qui oppose les communautés. En octobre 2015, un rapport d’Amnesty International dénonce de nombreuses destructions et confiscations de biens contre les populations arabes et turkmènes qui vivent dans ces territoires.




(Lire aussi : « Plutôt mourir que de tomber aux mains de Bachar »)



« Les candidats choisis étaient tous du PKK »
L’autoritarisme et le culte de la personnalité ne sont jamais bien loin. Dans les régions autonomes, les portraits d’Ocalan ont remplacé ou côtoient ceux de Bachar el-Assad. Dès l’été 2012, le PKK met en place des « maisons du peuple » qui coordonnent le travail des anciennes institutions reprises à l’État et celui des associations mises au pas par le parti. À la même période, il œuvre à la constitution du Tevdem, une coalition d’associations civiles qui regroupe plus de 300 membres. Ces nouvelles structures servent de paravent démocratique derrière lequel s’abritent les cadres du PKK. Elles peuvent avoir un rôle social significatif mais sont écartées de la politique qui reste aux mains du parti. Des élections locales ont bien lieu, mais le libre arbitre des électeurs est entravé. « Les candidats choisis étaient tous du PKK ou alors c’était des gens qui sont d’accord avec eux », raconte Dilan. « Jusqu’à aujourd’hui, il y a un culte de la personnalité autour de M. Ocalan et plusieurs opposants kurdes à l’administration autonome ont été réprimés par le PYD », observe Thomas Schmidinger, politologue et anthropologue, spécialiste des Kurdes de Syrie.

L’administration autonome crée ses propres forces de sécurité, qui, avant même l’émergence de l’EI, se déploient brutalement contre les opposants kurdes. « Les Asayish sèment un climat de terreur et intimident les gens », accuse Subhi Hadidi, intellectuel syrien exilé en France depuis les années 80 et originaire de Qamichli. Des militants au sein du Conseil national kurde sont agressés, enlevés, voire assassinés.

Pour certains soutiens internationaux de l’administration autonome, les critiques avancées autour de l’aura de M. Ocalan trahissent une forme de purisme. « Remettre en question ce que les Kurdes ont accompli au Rojava sous prétexte que les idées derrière sont le fait d’un seul homme, c’est un luxe de progressistes de salon en Occident », dénonce Mme Bookchin. « C’est déjà un accomplissement qu’ils aient pu sécuriser la région pour les civils et construire un système politique inclusif », ajoute Thomas Schmidinger.


(Lire aussi : Le vrai-faux départ des Américains de Syrie)



« Tout s’envolera en fumée pour nous les femmes »
À l’étranger, la visibilité des femmes kurdes dans la lutte contre l’EI a largement contribué à la popularité des FDS. Les images de ces jeunes combattantes en uniforme militaire et armes à la main prêtes à donner leur vie pour défendre leurs régions de l’emprise des jihadistes tranchent radicalement avec les perceptions traditionnelles autour du genre au Moyen-Orient. « Mes parents ont été influencés par la pensée d’Ocalan et cela a eu un impact sur la manière dont ils m’ont élevée. Selon lui, la libération de la société ne peut naître que de la libération des femmes », explique Evin Swed.

Au Rojava, les femmes sont présentes à tous les échelons administratifs, en parité presque parfaite. Chaque maire est appuyé par un co-maire du sexe opposé. La « jineologie », ou « sciences des femmes », est même enseignée dans les écoles et les universités. Publicité mensongère ou réels progrès ? Tout dépend du degré de proximité avec le parti. « Vous ne pouvez pas organiser d’activités qui ne soient pas à la solde de l’administration autonome. Soit vous travaillez pour eux, soit vous ne travaillez pas. Ils peuvent faire de votre vie un enfer », dénonce Lorin.

À l’évocation de l’offensive turque, la gorge d’Evin Swed se noue. « Tout s’envolera en fumée pour nous les femmes. » Elle repense avec horreur au sort réservé à Hevrin Khalaf, ancienne secrétaire du parti Avenir de la Syrie et membre du Conseil démocratique syrien, exécutée le 12 octobre par des rebelles à la solde d’Ankara. La dernière offensive ravive le funeste souvenir de Afrine, quand 200 000 civils avaient été contraints de fuir sous les coups conjugués de l’armée turque et de ses «nervis» syriens en mars 2018. Dilan, lui aussi, est amer. Il craint à la fois l’occupation turque et le retour officiel du régime, bien qu’il ne s’en soit, en réalité, jamais vraiment allé. « Avant la révolution, je rêvais de fédéralisme. Mais pas de ça, renchérit Lorin. Le fédéralisme n’a de sens que dans le cadre d’une démocratie. Mais quel en est l’avantage si la fédération est centrée autour du régime Assad ? »


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ON A PEUR QU,IL EN SOIT DE MEME POUR LE LIBAN.

Chucri Abboud

Et bientôt nous allons dire : Il était une fois le Liban !

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