AFP / Patrick BAZ
Une révolution populaire horizontale des démunis, pour la dignité, la transparence et l’égalité des chances, face à un régime vertical des nantis, des corrompus et du diktat !
« La politique devient grande lorsqu’elle écoute les petits » (Roland Poupon).
Qui aurait dit que le Liban, après la marche historique du million de personnes à la place des Martyrs, au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri, aurait été capable de mobiliser à nouveau, quinze ans après, avec autant de fougue et de civisme, des citoyens de toutes confessions et régions confondues, le double du chiffre de 2005, et ce sur tout le territoire national ?
Du Nord au Sud, un vent pacifique de révolte a soufflé subitement et s’est exprimé de façon spontanée et presque naïve, à travers des millions de citoyens assoiffés de dignité, de justice, de transparence et d’égalité sociale et économique! L’expression est individuelle, personnelle et libre, elle ne répond à aucune orientation politique ou pyramidale.
Mais est-ce-que le régime en place, commandité et contrôlé exclusivement par le bras militaire d’une puissance étrangère – qui plus est, constitue une composante politique intérieure – acceptera de tenir compte des revendications exigées par les protestataires ? S’il ne l’a pas fait à ce jour, ce n’est certainement pas aujourd’hui sous la pression populaire qu’il va y répondre !…
Après treize jours de présence continue de millions de citoyens aux dix points de rassemblement choisis, et une chaîne humaine de 171 kilomètres de Tyr à Tripoli, force est de constater déjà deux points positifs :
– La solidarité nationale de tous les manifestants et l’unité de leurs principales réclamations.
– La première défaite de fait, parce que populaire, du parti de Dieu, face à ses propres partisans et à une partie de tous ses autres coreligionnaires qui ont enfin osé s’exprimer librement, le critiquer ouvertement et rejoindre la révolution en cours, ce qui laisserait présager qu’il s’agit là, probablement, de la fin du diktat dudit parti, du début de son effondrement, et le commencement de la fin du « chiisme politique » !…
Ce nouveau panorama de la rue chiite confirme aujourd’hui son rejet catégorique et sans ambage de la forme de certains discours, qui ressemblaient à ce que Georges Orwel qualifiait si justement :
« Le discours politique est censé donner aux mensonges l’accent de la vérité, à rendre le meurtre acceptable et à donner l’apparence de la solidarité à un simple courant d’air. »
Mais le tournant pris par les derniers événements et leurs conséquences sur le Hezbollah ne sauraient se concrétiser aussi facilement, les risques de confrontation avec les protestataires sont réels, car Hassan Nasrallah qui rejette toutes leurs demandes ne peut admettre de n’être point obéi, surtout que son parti joue son va-tout. Il l’a lui-même carrément signifié dans ses deux derniers discours. À commencer par son refus de la démission de Saad Hariri, il s’est fait menaçant, moyen qu’il a d’ailleurs toujours utilisé quand il veut obtenir par la force ce qu’il ne peut obtenir par des moyens démocratiques. Plus loin que la défense du régime, il lui faut surtout prouver à ses commanditaires et à ses partisans sa crédibilité et sa capacité à imposer son pouvoir au niveau national. Mais là ou le bât blesse, c’est qu’il pourrait se trouver obligé dans les conditions exceptionnelles actuelles de retourner ses armes contre le front interne, avec tout ce que cela impliquerait comme conséquences négatives sur les deux plans national et international… Or il va essuyer une première grande déception, suite à la démission du président Hariri. Pourra-t-il digérer cette décision, et comment va-t-il se comporter face à la demande populaire d’un nouveau gouvernement constitué d’indépendants et de technocrates ? Il faut espérer qu’il aura la sagesse de composer (?), sinon il risquerait de mettre en danger les bases mêmes du régime et amener peut-être le président à démissionner, Qui vivra verra ! Mais il est évident que la révolution populaire a déjà marqué indéniablement des points, et le Hezb a enregistré les prémices de la fin potentielle de son aventure liée à la wilayet al-faqih et le retour du chiisme libanais au bercail avec les autres composantes nationales !
Comment l’Occident réagit-il à ce qui se passe ou risque de se passer sur le terrain ?
Qu’attendent les Européens, ces grands défenseurs des droits de l’homme, pour s’exprimer, la France en tête ? Leur silence après treize jours du début de la révolution ne présage rien de bon ni d’honorable! Sont-ils en attente de l’évolution des événements sur le terrain pour prendre position ? Ont-ils déjà, pour certains, choisi de soutenir le régime des corrompus, plutôt que celui de deux millions et demi de citoyens ? Comme « Judas », sont-ils aujourd’hui complices d’un quelconque plan pour circonscrire la révolution et ses effets ?
Quant aux Américains qui ont décidé d’utiliser les pressions économiques pour « étrangler » le Hezb, vont-ils laisser faire, s’il y a confrontations et morts civiles ? À la limite ceci se pourrait, car cette attitude leur permettrait, s’ils ont décidé de ne pas entrer en guerre avec l’Iran, d’éviter les frictions directes avec la République islamique sur ce dossier relatif au Hezbollah, tout en sachant qu’au moment nécessaire, l’armée libanaise pourra intervenir, séparer les antagonistes, prendre le pouvoir pour une période déterminée, et charger un gouvernement transitoire de mettre en place un programme pour répondre aux dites revendications et programmer un retrait progressif des armes du Hezb. Mais s’il y avait refus et rebellion de ce dernier, il y aura toujours le moyen d’activer l’article 7, avec toutes ses conséquences.
Partie de simples revendications socio-économiques, cette révolution populaire pacifique serait en voie d’accomplir, sans le savoir, la fin du régime du coffre-fort, de celui du diktat, de la restitution de la souveraineté nationale et de l’introduction d’un nouveau grand paramètre dans l’équation des prises de décision au niveau national, celui des citoyens et du peuple libanais.
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