Le débat au quartier général du Bloc national, vendredi soir. Photo A.T.
« Tout le monde veut la chute du régime, mais ensuite ? Où va la révolution ? Que doit-on faire ? » Le ton est donné. Dans la vénérable maison pleine à craquer de Gemmayzé, quartier général du Bloc national, la modératrice du débat s’adresse, en ce vendredi soir, aux dizaines de jeunes et moins jeunes, certains par terre, d’autres sur des chaises, d’autres encore massés débout jusque sur la terrasse. Certains viennent du sit-in du centre-ville de Beyrouth, leur drapeau libanais à la main.
Depuis le début du soulèvement du 17 octobre, des sessions ouvertes sont régulièrement organisées en soirée au siège du BN, parti qui se targue d’être un mouvement aconfessionnel et n’ayant pas pris part à la guerre civile, pour discuter des suites du mouvement populaire.
« Le pouvoir agite le spectre du chaos » en cas de démission du gouvernement, « mais ce n’est pas vrai », souligne la modératrice, affiliée au parti. Les questions fusent : « Si le gouvernement démissionne, qui va nommer le nouveau Premier ministre? » demande une jeune fille, soulignant que les députés qui sont censés prendre part aux concertations « ne nous représentent pas ».
Les responsables du Bloc national expliquent tour à tour au micro que la solution est un gouvernement restreint de douze membres formé d’experts. Le parti a créé une plateforme ouverte au public où chacun peut suggérer des experts qu’il juge compétents, et a lui-même déjà élaboré plusieurs listes de cabinets restreints formés de personnalités indépendantes dont la probité et le professionnalisme sont reconnus.
Un homme prend le micro pour proposer le modèle chilien de lutte contre la corruption. Un autre s’exprime au nom des manifestants : « Nous n’avons plus peur. Nous avons atteint le point de non-retour. »
« Ce que nous faisons, ce sont des sessions portes ouvertes, qu’on annonce sur les réseaux sociaux, pour écouter les jeunes », explique à L’Orient-Le Jour Pierre Issa, secrétaire général du Bloc national. « Les jeunes viennent, donnent leurs idées, leurs propositions, nous essayons de synthétiser et de les transformer en positions », ajoute-t-il.
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Identifier les meneurs pour les massacrer
Le parti de feu Raymond Eddé, relancé en février dernier et conduit désormais par une direction collégiale regroupant de nombreuses personnalités issues de la société civile, des avocats ou des économistes, ne veut surtout pas se mettre en avant dans ce mouvement « spontané, citoyen et notamment jeune », dit Pierre Issa. Et il cite Gibran Khalil Gibran : « N’essayez pas de forcer les jeunes à vous suivre, essayez de les suivre si vous voulez. Ils sont l’avenir, nous sommes le passé. »
« Le mouvement de contestation est une nébuleuse, il est national et décentralisé, c’est ce qui fait sa force, bien que la situation soit totalement obscure, les protestataires parlent tous d’une même voix », ajoute encore le secrétaire général du Bloc national. « Ce que nous avons compris, c’est qu’ils ne veulent plus des pratiques des partis communautaires au pouvoir depuis des décennies, qui sont basés sur le confessionnalisme, le clientélisme, la corruption, le suivisme… Nous avons eu cette lecture au moment du lancement du BN et maintenant la rue est en train de confirmer que nous avions vu juste. »
Interrogé sur le problème de l’absence de direction du mouvement populaire, il estime qu’au contraire, c’est dans l’intérêt des manifestants de demeurer « un mouvement de deux millions non organisés, car c’est comme l’eau, qu’on n’arrive pas à attraper ». « Ceux qui sont au pouvoir appellent de tous leurs vœux à ce que le mouvement soit encadré pour pouvoir le massacrer. Aujourd’hui, ils n’arrivent pas à avoir un interlocuteur, ils ont essayé toutes leurs cartes pour scinder ce mouvement, le récupérer, ils ont joué la carte confessionnelle, la carte des classes, la carte des voyous, la carte de l’armée, la carte des divergences des partis confessionnels entre eux, et ça n’a pas marché. Ils sont au pied du mur et ils savent que la faillite est presque là et ils doivent assumer », ajoute-t-il.
Mais quelle tournure va prendre le soulèvement, et quelles sont les mesures à prendre dans l’immédiat ?
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Dans une pièce voisine, des jeunes sont en train de dessiner sur des cartons les scénarios possibles pour la suite du soulèvement, qu’ils posteront sur les réseaux sociaux.
« Maintenant, nous allons faire émerger des propositions de solution que nous allons publier et nous allons voir comment tout le monde va réagir, que cela soit la rue ou le pouvoir », explique Pierre Issa.
« Ce qui émerge maintenant, c’est la nomination d’un gouvernement indépendant restreint et capable, avec un programme très clair, de résoudre les problème de la crise économique en priorité. Et les solutions sont légion. La récupération (de l’argent volé) prendra du temps, il faut donner la priorité au coût de la dette, à la corruption et surtout mettre en place un filet social » pour les personnes défavorisées. Il faudra par la suite élaborer une nouvelle loi électorale. « Cela va être compliqué parce que la rue veut quelque chose qui va à l’encontre des intérêts du Club des six (partis confessionnels qui se partagent le pouvoir, NDLR), or ces derniers contrôlent le Parlement. Il va falloir faire preuve d’imagination pour trouver une démarche qui puisse contenter tout le monde pour la loi électorale afin de ne pas bloquer le gouvernement », ajoute M. Issa.
Pour le secrétaire général du BN, les manifestants ont fait leur part du travail en exprimant leurs revendications. Et c’est aux autorités maintenant de leur dire « on vous a entendus », et de lâcher le pouvoir exécutif.
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Pour modifier le mode de fonctionnement politique actuel, il faut une nouvelle constitution qui supprimera entre autre les accord de Taef. Un gouvernement ou tous les partis politiques sont représentés n'a aucune chance, surtout a Liban, d'appliquer les réformes nécessaires.
17 h 46, le 28 octobre 2019