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Nos lecteurs ont la parole - David Sahyoun

Liban-misère, Liban-espoir

« La liberté humaine qui s’éprouve dans des expériences collectives aussi bien qu’individuelles, consiste en une action volontaire, spontanée, clairvoyante – novatrice, inventive et créatrice – qui, dirigée par ses propres lumières surgissant dans le feu de l’action même, s’efforce de franchir, renverser, briser tous les obstacles et de modifier, de dépasser, de recréer toutes les activités. » G. Gurvitch

À la veille du 17 octobre 2019, je voulais écrire un texte empreint d’un profond pessimisme.

Je parlais d’un Liban aimé mais désormais détesté.

Je décrivais le dégoût épais, dégoulinant, qui envahit la bouche et les lèvres dès lors que l’on cherche à dire ce qu’est devenu l’état de ce pays sans autre État que celui que se sont appropriés des hommes et des femmes aux paroles mensongères, creuses, démagogiques, enrobées de toutes sortes d’arguments cauteleux, le réduisant à un déchet, empuanti par l’odeur nauséabonde de la corruption et de la pourriture.

Je parlais d’un pays amoralisé, « dévaleurisé », un pays dont les représentants offrent aux jeunes générations l’exemple d’une forfaiture, d’une malhonnêteté, d’une corruption, d’une arrogance, d’un cynisme qui contaminent les pensées et les actions d’une large frange de la population. À la recherche d’une figure identificatoire exaltante, on leur proposait la chienlit.

Les « idéaux » référentiels qui imprègnent notre environnement socioculturel sont ceux d’un narcissisme démesuré, d’une goinfrerie pour un pouvoir d’emprise au mépris de toute personne qui n’accepte pas de servir de serpillière à celui qui se boursoufle dans sa toute-puissance, se plaçant au-dessus de toute loi, indifférent à tout souci d’éthique.

J’y décrivais aussi une personne humaine chosifiée, réduite à un objet d’échange de type mercantile qui se retrouvait impuissante, infantilisée, apeurée face une menace d’anéantissement si elle osait relever la tête et faire mine de se révolter. Le Libanais se soumettait à un ordre de conformité, de soumission face à un choix unique : celui de devenir un ovin parmi le troupeau d’ovins, voué à l’éradication de sa subjectivité.

Puis il y eut l’inimaginable, le totalement inattendu, la divine surprise : la révolution du 17 octobre !

Des milliers de cris désespérés se sont répandus, prononcés par des Libanais unis par la misère provoquée par une nuée de sauterelles voraces, des Libanais qui n’avaient littéralement plus rien à perdre. Des cris humanisés, dépourvus de la haine confessionnelle ou politique corrosive. Des cris d’un courage et d’une maturité extraordinaires, dignes de la plus totale admiration. Des paroles viscérales longtemps réfrénées, l’expression d’une profonde frustration étouffée.

Cette parole a produit un effet libérateur, cathartique, bienfaisant, apaisant, qui s’est traduit par la fraternisation entre des milliers de Libanais que l’on poussait à s’entrehaïr. Une parole de révolte courageuse contre la soumission, une parole osant nommer les prévaricateurs, les mettant tous sans exception dans le même panier de crabes.

Une aspiration folle de délivrance a enflammé des millions de Libanais qui, du statut d’adolescents indécis sur leur identité, ont accédé à une maturité inégalée par leurs aînés, ont atteint l’âge adulte, celui où l’on s’invente sa propre destinée, celui où l’on se dégage de la tutelle des aînés qui ne leur offraient que l’exemple régressif de pervers polymorphes.

Quelle belle leçon que ces jeunes adultes nous offrent à tous : celle d’être parvenus à sortir de la servitude volontaire, de la sujétion à des pseudo-aînés encore emmaillotés dans leurs couches-culottes, pathétiquement, totalement dépendants d’un soutien extérieur sans lequel ils sont réduits à sucer leur pouce.

L’extraordinaire, l’inattendu, ce qui est proprement historique, c’est que, par leur révolte libératrice, ces Libanais parviennent à accéder à leur désir, qu’il faut comprendre non dans le sens d’un besoin ou d’une envie, mais d’un désir qui ne peut qu’être unique, « indestructible » et qui éveille cette partie la plus intime, la plus vivante de la subjectivité individuelle, celle qui donne à un sujet le sentiment d’être vivant, de s’être libéré de ses chaînes et de vouloir enfin renaître, aimer, créer, s’épanouir.

Quelle que soit l’issue de cette révolution, une graine a été semée parmi des millions de Libanais, une graine qui ne peut que germer, grandir et fleurir : cette graine, c’est l’espoir.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

« La liberté humaine qui s’éprouve dans des expériences collectives aussi bien qu’individuelles, consiste en une action volontaire, spontanée, clairvoyante – novatrice, inventive et créatrice – qui, dirigée par ses propres lumières surgissant dans le feu de l’action même, s’efforce de franchir, renverser, briser tous les obstacles et de modifier, de dépasser, de recréer toutes les activités. » G. GurvitchÀ la veille du 17 octobre 2019, je voulais écrire un texte empreint d’un profond pessimisme. Je parlais d’un Liban aimé mais désormais détesté.Je décrivais le dégoût épais, dégoulinant, qui envahit la bouche et les lèvres dès lors que l’on cherche à dire ce qu’est devenu l’état de ce pays sans autre État que celui que se sont appropriés des hommes et des femmes aux paroles...
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