622 noms chaque jour un peu plus traînés dans la boue. 622 noms s’effaçant dans l’ombre. Des images, des sons, des sourires arrachés au monde et à leurs familles. 622 noms qui crient, 622 noms qui saignent, 622 noms qui meurent. Et ce dans la quasi-indifférence générale.
Ces 622 noms, ce sont ceux des Libanais actuellement détenus dans les prisons syriennes, la plupart enlevés durant la guerre civile (1975-1990) pour actes de résistance face au régime abject de l’occupant Hafez el-Assad, dont l’héritage est aujourd’hui fidèlement assumé par son fils Bachar. Un régime sanguinaire, au barillet depuis toujours tourné non seulement vers le peuple libanais, mais aussi vers le sien. Un régime de terreur, à l’autoritarisme assumé et sans le moindre respect pour la Convention de Genève sur les droits de l’homme. Et c’est ce régime qui, depuis trente ans, repeint les murs de ses prisons avec le sang de mes compatriotes. De frères. D’oncles. De pères. Avec notre sang.
À ces 622 noms s’ajoutent ceux des disparus de la guerre, dont les familles attendent, encore aujourd’hui, de connaître le sort. Décennies atroces d’incertitudes, de prières et d’espoirs qu’on ne pourrait même qualifier de vains pour des mères, parents et proches au souffle mis en pause par l’impossibilité de savoir. Il est du devoir moral et citoyen des Libanais de tout mettre en œuvre pour rendre justice à ces détenus torturés, disparus et morts pour la survie et l’indépendance de leur nation. Il en va de même non seulement de la crédibilité de notre pays à l’international, mais également de la légitimité de ce gouvernement à rester en place, dans la tour d’ivoire bâtie sur nos ossements et irriguée par nos larmes.
Car ce gouvernement – de même que les précédents – n’a jamais fait de ce « dossier » (comme si ce n’en était qu’un parmi d’autres) une de ses priorités, malgré l’adoption, le 12 novembre 2018, de la loi 105 « sur les personnes disparues et séquestrées de force ». L’article 2 de ce texte stipule d’ailleurs que « les familles ont le droit de connaître le sort de leurs proches disparus ou séquestrés de force ». Encore heureux. Pourtant, dix mois plus tard, les familles des 17 415 disparus, chiffrés aux côtés des 150 000 victimes estimées de la guerre civile, attendent toujours que le gouvernement vote ne serait-ce que les décrets d’application qui permettraient à cette loi d’entrer définitivement en vigueur. Le cabinet s’avère toutefois incapable, pour le moment, de s’accorder sur la désignation des membres de la commission malgré le fait que des noms aient déjà été proposés au Conseil des ministres par le ministère de la Justice. Paralysie symptomatique de l’appareil étatique dans ce pays au système bloqué par la corruption, devenue une sorte de sport national, et par la présence de formations politiques parasites, comme le Hezbollah, allié du régime syrien et actuellement membre de la coalition au pouvoir dans le pays du Cèdre.
Là est justement toute l’absurdité de la situation. On s’attend à ce qu’un gouvernement de « pions assadiens », qui doit justement sa position à la complaisance du régime syrien et de ses alliés, adopte une attitude résolue face à ce même régime et lui impose ses prérogatives. Cela paraîtrait presque surréaliste. Et à juste titre.
En effet, le départ du dernier soldat après les révoltes de 2005 ne s’est pas accompagné d’une prise d’indépendance complète de l’État libanais à l’égard de son « allié » et supposé protecteur syrien, avec lequel il a collaboré sans complexe. Le comble de la honte a par ailleurs probablement été atteint lors de la libération par le régime de 130 prisonniers en 1999 et 46 en 2001, principalement pour apaiser l’opposition de partis chrétiens à l’occupation politique et militaire du pays. Ces opérations avaient été qualifiées, à l’époque, de « geste de grâce » par le gouvernement libanais qui y a vu un « grand pas en avant dans le renforcement des relations entre les deux pays » (n’oublions pas de préciser que le président du Parlement de l’époque, Nabih Berry, est toujours en poste actuellement).
Les Libanais enlevés ont droit au retour chez eux. Les familles ont le droit de savoir, oui. Toutefois, ce qui n’a pas été précisé, mais reste pourtant essentiel dans cette affaire, c’est que le gouvernement a l’obligation d’agir. Et que, comme d’habitude depuis trente ans, il est en train de faillir.
Des témoignages d’anciens détenus, pour la plupart relâchés après paiement de montants considérables – pour ne pas dire faramineux – ont par ailleurs fait état de pratiques absolument atroces dans les prisons du régime syrien, allant des humiliations quotidiennes à la torture pure et simple, pour seul motif de résistance à l’envahisseur durant l’occupation du Liban par les troupes syriennes. Certaines familles se sont même vu renvoyer le corps de leurs enfants détenus dans des sacs de toile. Et le sang coule toujours, rougissant chaque jour un peu plus le blanc du drapeau au cèdre.
Le régime de Hafez el-Assad et de son meurtrier de fils se rend ainsi coupable, depuis plusieurs années, de graves violations des droits humains et de la Convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre (1949) par son traitement des détenus libanais, la convention interdisant par exemple toute dégradation de la personne du prisonnier et par extension la torture.
L’État libanais ayant fait encore une fois preuve de son incapacité à assurer la protection et l’intégrité de ses citoyens, j’en appelle à l’Union européenne et à la communauté internationale afin que celles-ci assument leurs responsabilités et travaillent à l’arrêt des tortures et à la libération des détenus libanais, à la fois au regard du droit international (même s’il ne semble plus vraiment faire autorité dans des cas sensibles) et du respect de la personne humaine. La résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU (2 septembre 2004), qui réclamait le départ de toutes les troupes étrangères du territoire libanais et le retour du pays à l’indépendance politique, ne saurait dans le cas contraire être considérée comme entièrement appliquée. Pour les prisonniers, mais aussi leurs proches et leurs familles. Pour un peuple divisé, mais dont les enfants se retrouvent aujourd’hui unis dans la souffrance aux mains d’un régime qui a déjà plus de sang sur les mains qu’il n’en a laissé couler sur le sol.
Étudiant en licence à Sciences Po Paris - Campus de Nancy
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15 h 33, le 24 octobre 2019