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Focus

La révolte libanaise est-elle comparable aux printemps arabes ?

Multitude de « zaïms », individualisme, liberté d’expression... Telles sont les spécificités du pays du Cèdre.

Des manifestants hier à Beyrouth. Ibrahim Amro/AFP

« Le peuple veut la chute du régime! » Huit ans après les soulèvements qui avaient balayé l’ensemble de la région, le slogan phare des révolutions résonne cette fois dans la rue libanaise. Depuis six jours, des centaines de milliers de Libanais, de toutes les communautés et régions du pays, manifestent tous les jours, réclamant le départ des responsables au pouvoir qu’ils accusent de corruption, et l’établissement de réformes économiques et sociales. Des images fortes et inédites pour le pays du Cèdre et qui ne sont pas sans rappeler celles du printemps arabe qui avait secoué la région en 2011. Algérie, Tunisie, Libye, Égypte, Irak... De nombreuses revendications sont similaires, cristallisées autour de la demande de dignité de populations usées par des systèmes politiques et économiques faillis.

« Les manifestations ne sont pas centrées sur les slogans communautaires ou identitaires, mais sont fondées sur un refus de l’arbitraire, de l’injustice sociale, des inégalités », observe Karim Émile Bitar, directeur de l’institut des sciences politiques de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, contacté par L’Orient-Le Jour. « Il y a une émergence de l’individu dans des sociétés où celui-ci était longtemps brimé, opprimé ou considéré exclusivement à travers son appartenance à une communauté », poursuit-il.

En Égypte, les membres de la communauté copte, souvent marginalisés, s’étaient fortement impliqués dans les manifestations aux côtés des manifestants laïcs et musulmans. Sunnites, chrétiens ou encore alaouites étaient descendus protester ensemble en Syrie au début, loin des divisions communautaires instrumentalisées par le régime de Bachar el-Assad. Un phénomène qui a également été exacerbé ces derniers jours au Liban où les protestataires ont tenu à surtout mettre en avant leur « libanité » plutôt que leur communauté religieuse. L’aspect transcommunautaire au Liban apparaît comme une exception dans un pays où le confessionnalisme est institutionnalisé et où 18 confessions sont reconnues par l’État. « Dans d’autres pays arabes, la question tribale ou régionale remplace l’aspect communautaire », souligne à L’OLJ Joseph Bahout, chercheur au Carnegie et spécialiste du Moyen-Orient.



Spontanéité

Tout comme en Tunisie ou en Égypte, le mouvement de contestation libanais a outrepassé les divisions sociales. Les Libanais des milieux populaires et ceux issus des classes plus favorisées, allant jusqu’à la bourgeoisie, ont pris d’assaut les rues du pays pour revendiquer des droits dont ils sont privés, tels que l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins ou encore à l’éducation. « Il y a énormément de points communs avec la Tunisie et l’Égypte des premiers jours, c’est encore la période où la révolution crée une certaine euphorie collective, tous les espoirs semblent possibles », décrypte Karim Émile Bitar. « Il s’agit de la fin d’un cycle politique marqué par une déconnexion totale entre des gouvernants autistes et une jeunesse assoiffée de changement », ajoute-t-il.

L’annonce jeudi dernier d’une nouvelle taxe sur les appels passés sur différentes messageries instantanées, notamment WhatsApp, a été l’élément déclencheur poussant les Libanais à descendre crier leur frustration à l’égard de l’ensemble de la classe politique. En quelques heures, le mouvement a pris une ampleur inédite, sans représentant désigné ni organisation préalable. « La spontanéité et le fait que ce soit un mouvement sans leader sont maintenant la marque de fabrique de toutes les contestations, pas seulement dans le monde arabe, mais dans le monde entier, à l’instar de Barcelone en Espagne ou du Chili », indique Joseph Bahout. « Le leadership est très diffus, ce qui interdit la personnalisation du mouvement et empêche le pouvoir de le réprimer violemment », précise-t-il. Très vite, les réseaux sociaux sont devenus les moyens privilégiés des protestataires pour l’échange d’informations, d’images et de vidéos, comme Twitter, WhatsApp ou Instagram. Une approche similaire à celle des soulèvements du printemps arabe, également surnommé « révolution 2.0 » ou « révolution Facebook », au cours duquel les réseaux sociaux avaient joué un rôle crucial.

Caricatures, dessins, photographies, chansons ou encore graffitis... L’art partagé en ligne est aussi un élément important de ces mouvements. Brossant le tableau de la crise que traverse le pays, les messages sont divers et variés, clamant l’unité d’un peuple et cristallisant le rejet des élites politiques, le tout avec une pointe d’humour. « Le Liban a une tradition de liberté d’expression, les gens n’ont relativement pas peur de s’exprimer, ce qui explique cette créativité très impressionnante et fascinante », note Joseph Bahout. « En Syrie par exemple, ce genre de chose n’aurait jamais pu avoir lieu », estime-t-il.


(Lire aussi : « On espère tous que le Liban ne subira pas le même sort que la Syrie »)


Une multitude de « zaïms »

Si des violences et des échauffourées ont eu lieu entre les forces de sécurité et les manifestants, les contestations au Liban se sont déroulées la plupart du temps dans une ambiance festive et chaleureuse, loin des dures images de la répression dont ont fait l’objet les peuples syrien, égyptien ou encore irakien. « L’individualisme libanais fait que l’État peut s’arrêter de fonctionner pendant des mois, les gens vont trouver des solutions pour vivre. C’est une différence essentielle avec d’autres systèmes arabes qui sont habitués à un certain paternalisme de la part de l’État et qui ne peuvent rien faire sans », explique encore Joseph Bahout.

Ni dictature militaire ni monarchie, le Liban dispose d’un statut particulier dans la région où le pouvoir n’est pas aux mains d’un seul dirigeant. Basé sur un système consensuel, l’ensemble de la classe politique est représenté au sein du gouvernement et du Parlement, donnant régulièrement lieu à des divisions et blocages en raison des intérêts propres à chaque communauté. Face à une multitude de « zaïms », les manifestations au pays du Cèdre se différencient de celles de 2011, dont l’objectif était de faire chuter des régimes symbolisés par des figures comme l’ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali ou encore l’ancien président égyptien Hosni Moubarak.

L’armée libanaise jouit également d’une certaine confiance de la part des manifestants alors qu’elle s’est interposée lundi face à un groupe d’hommes en scooters soutenant le mouvement Amal et le Hezbollah et venus se mélanger aux contestataires à Beyrouth. « L’armée est somme toute républicaine au Liban, elle n’agit pas au nom de la défense d’un clan, à l’instar de la Syrie ou de la Libye ou en Algérie peut-être », rappelle Joseph Bahout, avant de souligner qu’« elle est plutôt au service de la République, pas de la classe politique avec ses divisions, qui en est le pendant négatif ». Sur une photo circulant sur les réseaux sociaux ces derniers jours, une jeune femme distribuait des roses aux militaires tandis des groupes de manifestants entonnaient des chants à la gloire de l’armée.


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« Le peuple veut la chute du régime! » Huit ans après les soulèvements qui avaient balayé l’ensemble de la région, le slogan phare des révolutions résonne cette fois dans la rue libanaise. Depuis six jours, des centaines de milliers de Libanais, de toutes les communautés et régions du pays, manifestent tous les jours, réclamant le départ des responsables au pouvoir...

commentaires (3)

Le mouvement populaire contestataire devrait s'organiser en désignant un porte-parole national et en formant un Comité de Coordination qui représenteraient tous ces centaines de milliers de patriotes libanais qui luttent pour une vie meilleure et une classe politique renouvelée, et ils ont raison.

Tony BASSILA

09 h 16, le 24 octobre 2019

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Commentaires (3)

  • Le mouvement populaire contestataire devrait s'organiser en désignant un porte-parole national et en formant un Comité de Coordination qui représenteraient tous ces centaines de milliers de patriotes libanais qui luttent pour une vie meilleure et une classe politique renouvelée, et ils ont raison.

    Tony BASSILA

    09 h 16, le 24 octobre 2019

  • AUCUNE COMPARAISON EXCEPTE LE DEVALISEMENT DES INSTITUTIONS PUBLIQUES ET DES FINANCES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    11 h 29, le 23 octobre 2019

  • DÈS L'ANNONCE DES MANIFESTATIONS DU PREMIER JOUR , L'OBSERVATEUR NEUTRE NE POUVAIT PAS NE PAS PENSER À UN NOUVEAU PRINTEMPS ARABE CATSATROPHIQUE ET DÉSASTREUX , SURTOUT QUE SON TIMING , FOMENTÉ ET BIEN PENSÉ PAR LES SERVICES DE RENSEIGNEMENTS ÉTRANGERS , VENAIT À POINT APRÈS LA DÉBANDADE DES KURDES QUI ANNONÇAIENT HAUT ET FORT QU'ILS ALLAIENT PRENDRE LEUR REVANCHE CONTRE LES AMÉRICAINS LÂCHEURS EN LIBÉRANT LES MILLIERS DE PRISONNIERS DE DAECH QU'ILS DÉTENAIENT . CES HORRIBLES PRISONNIERS DAÉCHIENS SONT EN TRAIN DE S'ÉCHAPPER DES PRISONS PAR PETITS GROUPES , ET BIEN CERTAINEMENT , ILS SERONT ATTIRÉS PAR LE CHAOS AU LIBAN . CECI NE FAIT AUCUN DOUTE : CES MANIFESTATIONS SONT DEVENUES UNE MARCHE FUNÈBRE POUR L'OBSERVATEUR PERSPICACE !

    Chucri Abboud

    09 h 52, le 23 octobre 2019