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Culture

Un dîner à Montréal n’est pas comme un dîner à Kaboul...

Livres

Un roman simple où il ne se passe presque rien mais où les personnes attablées dans un restaurant sont entre troublante quête d’identité et féroce recherche de vérité. C’est le menu, à la fois gratiné et sulfureux, du « Dîner à Montréal » de Philippe Besson (Julliard-191 pages).

19/10/2019

Il était dans le collimateur du projet le nommant consul général de France à Los Angeles. Mais le destin en a décidé autrement malgré son soutien à Ségolène Royal et son appui à Emmanuel Macron dans les meetings de La République en marche. D’ailleurs, Philippe Besson, qui fait feu de tout bois, a tiré de cette expérience politique un livre en 2017 qui s’intitule Un personnage de roman, une sorte de portrait en hommage appuyé au nouveau président français. Livre qui a cartonné dans les ventes des librairies et auprès du public, mais que la presse et la critique ont catalogué, non de biographie romancée, mais d’« hagiographie »…

Études supérieures de droit social, carrière administrative importante en tant que responsable des ressources humaines et affrontement d’une maladie grave d’hémorragie permanente dont il réchappe grâce à une intervention hospitalière. Et voilà que brusquement, après une rupture amoureuse avec un jeune homme, Philippe Besson, en fouillant dans la paperasse des récits d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale, comme pour évacuer chagrin et deuil, se décide à écrire un premier roman. Paraît alors En L’absence des hommes mettant en lumière un Marcel Proust loin des mondanités des Guermantes, des Swann, des emprisonnements d’Albertine et des frilosités de l’art… Succès immédiat pour cet épisode inconnu de l’illustre écrivain, dont l’homosexualité est au cœur d’une œuvre touffue. Une œuvre apologie pour une sérénité de vivre sans l’horreur de la guerre qui décime attachements et êtres vivants. Le prix Emmanuel Roblès (Roblès, cet écrivain francophone d’origine oranaise, grand ami de Camus, Mohamed Dib et Kateb Yacine) est alors décerné à l’ouvrage.

Depuis, c’est-à-dire déjà presque deux décennies, une vingtaine de romans, traduits en plus de vingt langues, ont paru pour un lectorat de plus en plus ample et fidélisé. Tout en mentionnant que les écrits de Philippe Besson sont pour la plupart sélectionnés et retenus dans les listes de finalistes (Goncourt, Médicis, Femina, Jean-Marc Roberts). Des prix suivent aussi : prix Maison de la Presse, Grand Prix RTL…

Sans dire que le style s’est bonifié, car depuis le début la plume de l’auteur d’Arrête avec tes mensonges a de la tenue, de l’acuité et le sens de la formule élégante et qui claque. Le temps creuse plutôt dans une certaine maturité pour aller vers l’essentiel, donnant à ses textes pertinences concises et adroite musicalité.

La voix du personnage, relativement affecté, est dans le roman sobre et captivante. Même si son univers est celui des rapports entre hommes, qui rejoint le prosélytisme systématique de Dominique Fernandez, sans la vulgarité et le lourd étalage d’érudition de Roger Peyrefitte ou les crudités présumées modernes d’Yves Navarre…

Avec son dernier opus, Philippe Besson, qui n’en finit pas de se raconter et d’éplucher l’intimité de ses aventures sentimentales, revient à la charge. Tambour battant ! Comme pour une ultime explication, une dernière estocade, pour ce qui a été un séisme dans sa vie avec le départ de ce Paul Darrigrand qui fait toujours couler l’encre de sa plume…

À mi-chemin du scalpel à la Marguerite Duras et l’élégance amorale de Françoise Sagan, ce dîner sert un savoureux repas littéraire pour le déchiffrage des sentiments humains et la révélation des êtres, tous sexes et genres confondus… Dix-huit ans plus tard, après une séparation bâclée et sans explication claire, les deux amants se retrouvent. Le narrateur est avec Antoine, une conquête de trois mois, un jeune étudiant de vingt ans plus jeune que lui ; et Paul avec son épouse Isabelle, élue de son cœur (et de sa raison) depuis longtemps, sans laquelle il n’aurait pu concevoir sa vie, pas plus qu’un manque de paternité, par ailleurs…

Invitation fort civilisée pour des gens libres, mais à la grenade qui se dégoupille à chaque instant, dans un restaurant de Montréal.

Dîner pas du tout olé olé mais plutôt empreint de culture, d’un certain snobisme et surtout d’un absolu ton de liberté… Entre quatre verres de vin, cliquetis des fourchettes et couteaux, circule une tempête et bouillonne un volcan. Qui est plus heureux que qui ? Comment définir le bonheur et où en sont les clefs ? Comment survivre quand on a été largué(e) après une grande histoire d’amour ? Où sont les limites de la bienséance et de la vacherie ? Comment retrouver l’apaisement, se reconstruire, ne pas perdre confiance en soi ? Autant de questions auxquelles ce livre tente d’apporter des réponses, en toute originalité, franchise et suspense savamment distillé.

Le dit et le non-dit se rejoignent et chaque geste, chaque regard, chaque silence, chaque mouvement sont guettés et ont leur poids, leur éloquence. On ne perd pas le fil de ces conversations, véritables joutes verbales, telles des répliques de théâtre, habilement menées, qui décortiquent le passé, déshabillent (et déstabilisent) les convives, apportent lumière et libération pour les universelles intermittences du cœur. De tous les mortels, tous sexes confondus.

Sans autosuffisance (un peu quand même, en soulignant son statut d’écrivain, son argent, l’arrogant tableau de chasse de ses conquêtes masculines), Philippe Besson, en un huis clos d’ambiguïté et d’ambivalence, réussit le tour de force d’un livre à la plume plaisante avec des aspects néoraciniens. À travers un banal dîner (pas du tout un dîner de cons), un roman intimiste virtuose (du point de vue écriture surtout), pour l’introspection et l’autopsie d’un amour mort.

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