Polémique

Pourquoi l’affaire de Qornet es-Saouda s’est transformée en « lac de la discorde »

Sur le « toit du Liban », les travaux de construction d’un lac artificiel sont maintenant interrompus, après avoir failli provoquer un conflit confessionnel entre les habitants de Bécharré et ceux de Denniyé.


La neige subsiste même en été sur le plus haut sommet du Liban. Photo Samih Zaatar

L’affaire a commencé par une histoire d’eau. Comme trop souvent au Liban, elle a rapidement dérapé en crise confessionnelle.

Cette affaire se déroule sur le plus haut sommet du Liban et du Proche-Orient, à Qornet es-Saouda. Elle oppose, autour d’un litige sur l’eau, les habitants de Bécharré à ceux de Denniyé. Alors qu’elle était censée revêtir un caractère purement environnemental, l’affaire, qui a commencé avec la construction d’un lac artificiel, s’est transformée le mois dernier en un conflit opposant une localité majoritairement maronite à une autre majoritairement sunnite. Du jour au lendemain, le « toit du Liban » est devenu le théâtre de prières du vendredi organisées en plein air sur ce sommet aride. Des croix en bois ont été arrachées, une plaque consacrée à la mémoire des martyrs de l’armée libanaise vandalisée… Aujourd’hui, les travaux de construction ont été interrompus et l’armée surveille le secteur. Quatre topographes ont été chargés par le gouvernement de déterminer les limites des deux cazas de Bécharré et de Denniyé, au niveau du sommet de Qornet es-Saouda, afin de trancher leur querelle territoriale. Cette affaire n’est pas sans rappeler la tension sunnito-maronite qui a eu lieu en été entre les habitants de Zghorta et ceux de Minieh-Denniyé autour de la construction d’un dépotoir dans la région de Terbol. Mais qu’en pensent les principaux intéressés ?


(Pour mémoire : Après Qornet es-Saouda et la joute parlementaire, les clivages confessionnels maîtres du jeu)



Amertume

Dans la région de Denniyé, un sentiment d’amertume et de déception domine, après l’arrêt des travaux de la construction du lac. « Les habitants, qui n’ont jamais eu confiance dans les députés et responsables de la région, se sentent abandonnés à leur sort », affirme Mosaab Raad, avocat originaire de la localité. Et de poursuivre : « À Denniyé, les habitants ont le sentiment qu’ils ne sont pas représentés, d’autant que depuis 1990 et jusqu’à nos jours aucune conférence de presse n’a été organisée par un responsable de Denniyé pour déplorer la situation de privation dans laquelle se trouve la région et pour réclamer que l’État lui consacre des projets. »

L’affaire avait commencé avec la construction d’un lac artificiel dans la zone de Samara à 2 700 mètres d’altitude. Ce projet, lancé par la municipalité de Bkaasefrine à Denniyé et financé par le Plan vert, est considéré par Denniyé comme pouvant assurer les ressources nécessaires pour l’irrigation des terres agricoles du caza. Une fois les travaux entamés, les habitants de Bécharré se sont opposés à ce projet estimant que la zone dans laquelle la construction du lac est envisagée leur appartenait. En raison de la tension suscitée par ce projet qui viole en outre la décision émise par le ministère de l’Environnement en 1998 interdisant tous travaux et, par conséquent, toute exploitation de l’eau souterraine à plus de 2 400 mètres, les travaux ont été interrompus suite à une décision du mohafez du Liban-Nord, Ramzi Nohra. Malgré cette décision, le ministère de l’Agriculture, dirigé par Hassan Lakkis, a ordonné la reprise des travaux, au grand dam de Bécharré. Une plainte a ensuite été déposée par la municipalité de Bécharré contre le ministère de l’Agriculture et contre la municipalité de Bkaasefrine, sur la base de laquelle le juge des référés de Bécharré, Joe Khalil, a statué ordonnant l’arrêt des travaux. La municipalité de Denniyé a ensuite déposé un recours contre cette décision. Entre-temps, le ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, a nommé par décret quatre topographes pour déterminer les limites des deux cazas de Bécharré et de Denniyé, au niveau du sommet de Qornet es-Saouda, afin de trancher cette querelle territoriale.Selon Mosaab Raad, il est clair dans les esprits des habitants de Denniyé que Qornet es-Saouda leur appartient. « Cette vérité nous a été transmise par nos ancêtres, affirme-t-il à L’Orient-Le Jour. Nous possédons des cartes militaires ainsi que des documents de propriété qui prouvent que le toit du Liban se situe à Denniyé. » Depuis que cette polémique a éclaté, les responsables de Denniyé brandissent régulièrement ces cartes militaires comme preuve irréfutable de leur propriété de Qornet es-Saouda. Mais une source bien informée a révélé à L’OLJ que lors d’une réunion tenue récemment entre le président de la municipalité de Bkaasefrine, Ali Kanj, des responsables de Bécharré et le directeur du bureau des renseignements de l’armée au Liban-Nord, ce dernier a fait remarquer à M. Kanj que les cartes militaires de l’armée n’avaient pas de valeur dans la délimitation et le recensement des terrains.


(Pour mémoire : Khalil nomme des experts pour délimiter les cazas de Denniyé et Bécharré à Qornet es-Saouda)



Un plan pour semer la discorde ?

De son côté, M. Raad estime que les habitants de Bécharré se basent sur un argument qui n’a aucune valeur concrète et selon lequel Qornet es-Saouda serait une libanisation de Qornet Shodo qui désigne le « sommet des Martyrs » chrétiens maronites. « Si des individus originaires de Denniyé sont décédés sur un terrain à Saïda par exemple, cela veut-il dire que les habitants de Denniyé ont aujourd’hui le droit de propriété de ce terrain ? » interroge M. Raad. À cette question, le président de la municipalité de Bécharré, Freddy Keyrouz, répond : « L’appellation Qornet es-Saouda a certes une signification historico-religieuse, mais nous n’avons jamais dit qu’elle nous servait de preuve de droit de propriété. » Et M. Keyrouz de poursuivre : « Nous possédons des documents de propriété dont une partie a déjà été présentée à la justice et d’autres que nous révélerons plus tard. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas présenté ces documents au grand public qu’ils n’existent pas. »

Selon M. Keyrouz, les responsables et les habitants de Bécharré ont demandé l’application de la loi dès le premier jour, notamment la loi 1998 du ministère de l’Environnement. Réagissant aux propos du député de Tripoli, Fayçal Karamé, qui avait déclaré que Denniyé offrirait le lac en guise de cadeau à Bécharré au cas où la zone dans laquelle il est construit s’avère être située dans leur région, M. Keyrouz insiste sur le fait que les habitants de Bécharré s’opposent à ce projet non seulement parce qu’ils estiment que le terrain leur appartient, mais également parce que la construction de ce lac va à l’encontre de la loi et aura des répercussions très néfastes sur les nappes souterraines.


(Lire aussi : Sur le « toit du Liban », un litige sur l’eau tourne à l’aigre)


Pourquoi ce litige a-t-il pris une dimension confessionnelle ?

Selon M. Raad, il est difficile d’avoir une lecture objective des conflits qui surgissent dans le pays, parce que ses dirigeants sont pour la plupart issus d’une base politico-confessionnelle. « C’est un litige qui devait être réglé dès le premier jour devant les tribunaux habilités à statuer en la matière, ajoute-t-il. Ceci dit, la tension s’est manifestée surtout sur les réseaux sociaux et ne s’est pas traduite en violence concrète sur le terrain, mis à part les tirs en l’air du côté de Bécharré. » Pour M. Keyrouz, ce lac est celui « de la discorde ». « Une seule chose est certaine : il y avait un plan visant à semer la discorde entre les habitants des deux régions à travers la construction de ce lac dans une zone qui fait l’objet d’un litige », assure-t-il. Selon lui, il est important que les travaux de délimitation et de recensement soient faits dans le jurd, mais il est tout aussi important de respecter la loi. « De toute façon, si Qornet es-Saouda s’avère être la propriété de Bécharré, nous ne bâtirons pas autour d’elle la Grande Muraille de Chine », dit-il, non sans une pointe d’humour. « Le toit du Liban appartient et est ouvert à tous les Libanais, tout comme la forêt des Cèdres de Dieu ou n’importe quel autre espace public, mais il est temps d’accomplir les travaux de cadastre à ce niveau », conclut-il.


(Pour mémoire : « Qornet es-Saouda appartient à Denniyé », martèlent des protestataires du caza)

Un conflit qui remonte loin

Le conflit qui a éclaté entre les habitants de Bécharré et de Denniyé ne date pas d’hier. Il remonte loin dans l’histoire du mont Makmel, un « carrefour » entre trois régions : Ehden, Bécharré et Denniyé. Au cours des dix dernières années, les habitants de Denniyé avaient l’habitude de placer des canalisations au niveau des glaciers de Qornet es-Saouda à chaque printemps pour assurer l’irrigation de leurs terres agricoles pendant l’été, vu que ce sommet est couvert de neige tout au long de l’année. Et chaque printemps, les habitants de Bécharré s’empressaient de scier ces tuyaux pour empêcher l’eau de parvenir aux potagers de Denniyé.

Pour remédier à ce conflit qui dure depuis 1998, le gouvernement avait pris, en 2010, la décision de former un comité chargé de trouver une solution à la pénurie d’eau qui affecte les agriculteurs du caza de Denniyé, le temps de régler la question territoriale, au cœur de cette controverse. Le comité avait pris la décision de construire deux lacs, l’un à Attara et l’autre à Wadi el-Debbé, pour lesquels la députée de Bécharré Sethrida Geagea avait réussi, avec le Premier ministre Saad Hariri, à assurer un financement de 1,5 million de dollars.

Le premier lac dans la zone de Attara a été construit, mais s’est avéré être inefficace. Et c’est le second, censé être creusé dans la zone de Wadi el-Debbé, une région qui ne fait pas l’objet de litige territorial entre les deux régions, qui a été déplacé vers la région de Samara, engendrant cette polémique. Or cette modification du plan d’origine, sans raison apparente, sème le doute : pourquoi le lac n’a-t-il pas été construit dans cette zone qui ne fait pas l’objet d’un litige ? Quelle partie est-elle responsable du choix de le construire à Samara en particulier, alors que le jurd est immense ? Chercherait-elle à créer une tension islamo-chrétienne ou sunnito-maronite en particulier et qui en bénéficierait ?



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Très bon papier qui donne la parole aux "locaux" et retrace l'historique d'un conflit qui semblait né de nulle part.

Marionet

08 h 23, le 10 octobre 2019

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Commentaires (1)

  • Très bon papier qui donne la parole aux "locaux" et retrace l'historique d'un conflit qui semblait né de nulle part.

    Marionet

    08 h 23, le 10 octobre 2019