À tous âges, l’être humain est confronté à un télescopage permanent entre la réflexion et l’action, le réel et le virtuel, le souhaité et le vécu. Il en est de même au sein de chaque catégorie sociale à l’intérieur des États, où des choix et des formes de vie diverses sont là aussi vécues et assumées en toute liberté…
Dans un monde moderne, globalisé et technologique, les citoyens du globe se réveillent chaque matin sur de nouvelles données, la vie offre des perspectives différentes et des objectifs en perpétuel changement. Comment pouvoir, à partir de toutes ces données, construire un avenir stable basé sur des structures solides et pérennes ? Comment offrir des points de référence à une réflexion qui cherche à asseoir une philosophie de vie compatible avec les innombrables outils développés par des êtres innovants ? Comment, enfin, arriver à ordonner et à reformater les différentes étapes de l’évolution des êtres humains sous tous les cieux ?
Y a-t-il vraiment au Liban, pays du « papillonnage » et du « butinage » par excellence, une place pour la prévision, l’anticipation et l’application systématique d’un plan de priorités permettant l’édification d’espaces politiques et économiques cohérents et clairement adaptés à l’évolution de ce nouveau monde globaliste ? Conçu sur la base d’une interaction entre un ensemble de secteurs qui s’entrechoquent, s’interpénètrent et s’intègrent à une vision universelle, dictée par les besoins et les intérêts des plus grands et par la nécessité de survie des moins pourvus, ce nouveau panorama aboutit souvent à la dilution des notions d’indépendance, de démocratie et de souveraineté nationale des États-nations qui ont peine à résister à ce « tsunami » constitutif de cette nouvelle forme de société contemporaine!…
À partir de là, comment, à la lumière de ces grands bouleversements, humaniser les différentes options proposées aux sociétés du monde et imaginer la possibilité de tenir compte des identités nationales, sociales, culturelles et religieuses des États qui sont profondément plongés dans cette globalisation tentaculaire?…
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique et l’instauration d’un régime de gestion mondiale unique, la globalisation est devenue le titre principal des rapports interétatiques. Mais pour arriver à utliser ses outils et les appliquer, il a fallu occasionner à travers les continents des périodes et des programmes de transition véhiculés par des moyens divers, dont la multiplication des situations de crise, de chaos et même des guerres, qui ne trouveront leurs solutions qu’à travers une réorganisation de systèmes économiques et politiques adaptés aux dispositifs et rouages de ce nouveau panorama géopolitique. Du coup, toutes les procédures traditionnelles de gestion, de déstabilisation occasionnelle ou quasi permanente subies par les nations ou les fédérations se sont trouvées bloquées et ralenties à l’avantage de celles imposées par la globalisation. Cette dernière va entraîner en effet une dépendance directe des États les plus faibles et les plus vulnérables, de la plus grande puissance économique en charge du monde, qui va centraliser entre ses mains tous les pouvoirs de décision, allant jusqu’à entraîner une pseudo-dilution de fait des pouvoirs individuels de tous les États-nations!…
Dans son dernier livre Le naufrage des civilisations, Amin Maalouf écrit : « … Il est clair, en tout cas, que nous sommes entrés dans une zone tumultueuse, imprévisible, hasardeuse, et qui semble destinée à se prolonger. La plupart de nos contemporains ont cessé de croire en un avenir de progrès et de prospérité. Où qu’ils vivent, ils sont désemparés, rageurs, amers, déboussolés. Ils se méfient du monde bouillonnant qui les entoure, et sont tentés de prêter l’oreille à d’étranges fabulateurs. Tous les dérapages sont désormais possibles, et aucun pays, aucune institution, aucun système de valeurs ni aucune civilisation ne semble capable de traverser ces turbulences en demeurant indemne... »
Est-ce à dire que la crise grave que traverse le Liban actuellement est une conséquence directe de ce profond dérèglement qui secoue les États-nations et leurs statuts constitutionnels ?
Où est-ce aussi le résultat d’une accumulation d’erreurs de gestion interne, d’une absence totale de contrôle de tous les outils administratifs et économiques de la République ?
N’est-ce point encore le résultat de la substitution de fait, au pays du Cèdre, d’une de ses composantes politiques, directement liée à une puissance étrangère et clairement soutenue par des alliances internes politiques douteuses ?
Est-ce enfin la mainmise quasi générale de cette composante susmentionnée sur les institutions de la République, le blocage organisé du programme relatif à la stratégie défensive de l’État, le noyautage des Forces de sécurité, la neutralisation insidieusement planifiée de l’armée nationale, le sabordage de la politique étrangère et le sabotage, conscient ou inconscient, de bon nombre d’alliances historiques, traditionnellement entretenues et pratiquées depuis l’indépendance par la majorité des courants politiques libanais, tant au niveau régional qu’international ?
Les turbulences qui inondent et ravagent depuis quelques années cette côte libanaise de la Méditerranée, habituellement si tranquille, si avenante et si hospitalière, vont-elles, par l’amoncellement des erreurs humaines accumulées à travers le temps, détruire tout sur leur passage et transformer cette terre d’histoire et de message de tolérance, de vivre-ensemble et de rencontre entre les religions et les civilisations en un espace hybride et livré à tout venant… ?
Est-ce que la République libanaise et son régime soi-disant fort pourront aujourd’hui, et malgré tous les efforts entrepris, éviter une mise en faillite imminente ? Profondément vulnérabilisés par tous les éléments susmentionnés, et en l’absence d’une véritable vision d’État et de l’incapacité totale des acteurs politiques intérieurs à s’unir autour d’un programme commun d’action nationale, le pays du Cèdre, au lieu de pouvoir compter sur lui-même pour s’autogérer, devient malheureusement un champ découvert, hybride et lâché à tous vents!… Il s’achemine ainsi inexorablement, soit vers la dilution, soit vers l’intervention imminente des grands décideurs de ce nouveau monde, qui pourront lui imposer librement et à leur guise un nouveau destin national, qui garantira leurs propres intérêts plutôt que ceux de la nation libanaise !
Est-ce que notre triste République sera enfin l’une des principales victimes de ces turbulences planétaires occasionnées par la globalisation et par la corruption institutionalisée et largement répandue dans les rangs de notre gent politique nationale, qui aura continué jusqu’à aujourd’hui à détruire de façon effrontée, insatiable et sans vergogne ce qui restait de notre entité?… À moins que le Liban, qui est bien plus grand et plus valeureux que ses dirigeants, ne soit sauvé par les grands acteurs internationaux et régionaux du fait de son histoire, de sa géographie et de toute ce symbolisme qu’il offre au monde!…
L’avenir nous le déterminera certainement !
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