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Nos lecteurs ont la parole - Par Professeur Associé Sami Richa

Une journée pour le suicide

Il fallait une journée internationale, le 10 septembre, pour célébrer le suicide ou plutôt pour mettre l’accent sur la prévention du suicide. Mais que réserve donc cette journée à la fin de laquelle 2 160 personnes seront mortes tuées par elles-mêmes dans ces moments de désespoir total que traverse l’homme ou la femme en proie aux velléités suicidaires ?

On évoque ce chiffre de 2 160, car chaque 40 secondes une personne se tue dans le monde, soit quelque 800 000 personnes annuellement. Le chiffre est éloquent ! Près de 800 000 existences bafouées en quelques secondes dans tous les pays du monde tous les ans dans ce qui peut être considéré comme une hécatombe de l’humanité. Mais si le bât blesse dans le suicide, ce n’est point par le nombre hallucinant des morts (compter le quart de la population libanaise tous les ans !), mais bel et bien par le fait qu’on aurait pu éviter ces destinées fauchées. On ne se suicide pas parce qu’on veut mourir, mais parce qu’on refuse la souffrance, toute souffrance, physique ou psychique, morale ou organique, spleen de l’âme ou douleur du corps.

Voilà une première réalité amère : on aurait pu éviter l’hécatombe. Si on avait entendu, vu, cru ou soupçonné, en sortant des sentiers battus, des fausses idées, de certains grabuges de la pensée, car les non-suicidants pensent que les suicidants ne le feront jamais, ne passeront jamais à l’acte, n’oseront pas l’indicible et, pourtant, les suicidants peuvent à tout instant basculer dans le trépas ! Il n’y a pas un désir de mort, le désir de vie est omniprésent chez l’homme. Mais c’est quand l’existence devient douloureuse, et qu’on n’arrive pas à dépasser sa mélancolie, que l’on cherche à se débarrasser de la vie, voulant fuir la souffrance qu’on ne tolère plus.

Drôle de journée mais aussi drôle de condition où l’homme dans une impensable action se rue pour se tuer, oubliant parents et enfants, négligeant amis et compagnons, ne pensant plus à rien, ni à personne, dans une obtusion totale de la raison.

Dès lors, comment expliquer ce geste ? Le phénomène est dans la nature, on le retrouve partout, chez les animaux autant que chez les êtres humains. Ne pas donc le négliger. Et surtout, surtout, ne pas se dire cette phrase terrible, aux consonances si fausses, « il ou elle ne le fera pas ». On s’étonne de voir qui l’a fait, tant la liste est longue, tout le monde peut s’y retrouver, du prêtre à l’enfant, de l’adolescent à la mère de famille, de l’époux aimant au chômeur délaissé. Tout le monde peut y passer. Pas de différence, égaux devant la mort, on l’est également devant son antichambre, le suicide. Même si évidemment la probabilité n’est pas la même, dépendamment de l’âge et de tant d’autres facteurs.

Parmi les autres idées qui nous traversent pour le suicide, comprendre le moyen avec lequel on se tue. Il y en a tellement, plus de 2 000 méthodes pour se tuer qu’on se demanderait quelle prévention, quelle protection peut-on avoir devant une telle frénésie de l’imagination funèbre ! On peut se tuer partout et n’importe où, même surprotégés (n’a-t-on pas vu des suicides avoir lieu dans des services de psychiatrie?). Quand la volonté y est, il n’y a plus de place à l’entrave. Étrange caractéristique de la dépression, elle altère tellement les fonctions cognitives qu’on oublie tout, mais pas comment en finir ! Oui, en effet, à l’atrophie de la conscience, on laisse la place à une espèce d’hypertrophie de la recherche de la mort. Très étrange !

Dans ce panorama macabre, comment oublier la cause, dans plus de quatre-vingt-dix pour cent des cas, de la dépression, un mal de mieux en mieux identifiable, une maladie de la modernité. Avant, au siècle passé, la dépression rentrait dans la catégorie des psychoses et des névroses, mais c’est au cours du XXe siècle qu’elle s’individualisa et que la prévalence s’accentua ces dernières décennies jusqu’à devenir la maladie la plus répandue, une des plus fréquentes du monde, deuxième cause de morbidité selon l’Organisation mondiale de la santé. C’est à partir du moment où l’homme s’est affranchi pour acquérir son autonomie que la dépression explosa exponentiellement en fréquence. Maladie de l’individualisme, la dépression doit aussi sa forte progression à la recherche effrénée du bonheur chez l’homme, bonheur tellement voulu que le désenchantement est souvent au rendez-vous !

D’autres facteurs que la dépression peuvent aussi amener au suicide, tels qu’une impulsivité marquée ou un trouble de la personnalité ancré, facilement favorisé par un abus de drogues ou d’alcool. Car lorsqu’on prend une substance, notre rapport avec le monde change, le réel n’est plus le même et la mort n’est plus crainte. Elle devient même adoubée. Individuel très souvent, le suicide peut aussi être collectif, dans le cadre d’une secte pour une idéologie religieuse, politique ou autre.

On se tue pour soi, mais aussi pour les autres, c’est le cas notamment des suicides altruistes, quand la mère se tue et tue son enfant pour lui épargner la vie de souffrance qu’elle a subie et qu’elle ne voudrait plus lui infliger un tel sort !

On dit que la vie tient à un fil ! Plus que vrai ! Sinon comment expliquer l’empressement vers la mort alors qu’on parle d’un instinct de vie, propre à tous les êtres vivants ? Comment expliquer ce geste fatal que les religions n’ont jamais véritablement cherché à comprendre puisque, à travers le temps, elles ont toujours voulu punir l’acte, la démarche et celui qui l’a commis ? Comment expliquer aussi que depuis les quelques minutes qu’on a commencé à lire ces lignes, plus de 30 personnes au Liban et dans le monde ont mis fin à leur existence ? !

Le suicide n’est pas un pis-aller ni une fatalité. Il est avant tout profondément pathologique, émanant d’un cerveau malade, d’une réalité vicieuse, d’une condition dolente. Ne voir dans un tel acte qu’une démarche immorale chercherait à nous protéger, à se dire qu’on ne le fera pas parce qu’on n’est pas des dépravés. Une telle vision égoïste est surannée et obsolète. La seule réponse possible au suicide est une attitude de reconnaissance de la souffrance humaine, souffrance qui peut prendre toutes les allures et dont la réponse correcte et ultime ne peut être qu’une prise en charge médico-psychologique, basée sur l’empathie et la compréhension de ce qui peut mener l’homme à aller au plus profond de l’abîme.

Professeur associé Sami RICHA

Chef du service de psychiatrie

à l’Hôtel-Dieu

Président de la Société

libanaise de psychiatrie

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Il fallait une journée internationale, le 10 septembre, pour célébrer le suicide ou plutôt pour mettre l’accent sur la prévention du suicide. Mais que réserve donc cette journée à la fin de laquelle 2 160 personnes seront mortes tuées par elles-mêmes dans ces moments de désespoir total que traverse l’homme ou la femme en proie aux velléités suicidaires ? On évoque ce chiffre de 2 160, car chaque 40 secondes une personne se tue dans le monde, soit quelque 800 000 personnes annuellement. Le chiffre est éloquent ! Près de 800 000 existences bafouées en quelques secondes dans tous les pays du monde tous les ans dans ce qui peut être considéré comme une hécatombe de l’humanité. Mais si le bât blesse dans le suicide, ce n’est point par le nombre hallucinant des morts (compter le quart de la...
commentaires (2)

0,0008 milliards diviser par 8.000.000.000 est presque négligeable. Le suicide affecte le suicidé et ceux qui l'aime! L'important n'est pas de compter les morts mais plutôt d'amener, autant que possible, la joie à tout un chacun quitte à ce qu'il se suicide ou non.

Wlek Sanferlou

13 h 28, le 30 septembre 2019

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Commentaires (2)

  • 0,0008 milliards diviser par 8.000.000.000 est presque négligeable. Le suicide affecte le suicidé et ceux qui l'aime! L'important n'est pas de compter les morts mais plutôt d'amener, autant que possible, la joie à tout un chacun quitte à ce qu'il se suicide ou non.

    Wlek Sanferlou

    13 h 28, le 30 septembre 2019

  • ""Le suicide n’est pas un pis-aller ni une fatalité. Il est avant tout profondément pathologique, émanant d’un cerveau malade, d’une réalité vicieuse, d’une condition dolente."" Émanant d’un cerveau malade ? Vraiment ? Qu’on nous parle un peu de l’euthanasie que réclament, après une mûre réflexion, des malades en phase finale pour abréger leurs souffrances ? Suicide assisté ? … Ça reste pour moi une énigme quand quelqu’un, et bien portant, commet un tel acte désespéré. Et j’évite de parler de religion et le lien entre suicide et martyre, quand on envoi des jeunes mourir au front…

    Charles Fayad

    14 h 54, le 26 septembre 2019

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