Nous, Libanais, nous vivotons en permanence dans un théâtre d’ombres dont les protagonistes ne sont que des marionnettes conçues pour gesticuler, sautiller et virevolter selon les caprices des tireurs de leurs ficelles.
Chacun aura sans doute reconnu, à la lecture de ce premier paragraphe, la description précise des pantins de notre République.
Ah ! Ces tireurs de ficelles, renouvelables de génération en génération depuis des siècles qu’existent les populations du Moyen-Orient ! Ce qui compte, pour cette race de créatures dotées d’un esprit rusé et rompu à tous les exercices, c’est la mise en scène, ou plus exactement la mise en place, d’une architecture sociale exclusivement pyramidale. Avec un sommet dirigeant, destiné à l’idolâtrie, repoli et construit pour régir selon ses appétits le troupeau du petit peuple, véritables moutons de Panurge.
Ainsi est né, dans cet Orient satanisé, un état de théâtre permanent dans lequel les acteurs ne sont que grises silhouettes et dont la gesticulation programmée et minutieusement surveillée ne sert que de creux monologues.
Ceux qui y naissent à côté n’ont qu’à survivre. Ou alors ils s’exposeraient à l’élimination pure et simple. Le théâtre en question ne monte ni tragédies, ni drames, ni même divertissement quelconque. Mais une sinistre comédie qui ne dit pas son nom et dans laquelle le ridicule ne tue jamais. Y parler d’esprit, de culture, de destinée humaine ? Voire ! Le royaume de ces qualités-là n’est pas de ce monde spécifique. Il existe ailleurs. Dans les livres écrits par d’autres races humaines sur d’autres rives de la planète Terre. Et cela constitue une aubaine pour les populations dont je parle ici. Car il n’est rien de plus facile pour elles que de s’emparer, contre argent comptant, de tous les développements matériels offerts en continu à la consommation. Il n’y a qu’à voir avec quelle ardeur sont manipulées armes et machines diverses par ceux-là mêmes qui resteront à jamais incapables de les concevoir ou de les reproduire.
Alors on s’imagine que la vie est ainsi faite. À prendre telle qu’elle ou à laisser ! Autrement dit, assister impuissants à l’hémorragie banalisée des cerveaux et des énergies.
Au Liban, on en a pris l’habitude. Avec, pour fond de consolation, des festivals abrutissants à longueur d’année, alors que pas une maison de la culture ou encore « maison de la musique », académie littéraire ou opéra n’existe dans notre capitale. Sans parler de ce trésor à ciel ouvert que la formation géologique de l’univers nous a offert en cadeau naturel, nommé « climat de rêve ». Un trésor touristique constitué de plages et de montagnes tout au long de nos deux cents kilomètres de côtes. Les reliefs des paysages, dignes des descriptions de l’Éden dans la Bible, les sources d’eau fraîche, les fruits savoureux ponctuant quatre saisons parfaitement découpées, les températures idéales, hiver comme été, trois cents jours de soleil par an et un air oxygéné encore à l’abri de la dégradation de la couche d’ozone, tout cela forme un capital unique qui n’est donné, à ce niveau, à aucune autre parcelle de la boule terrestre.
Je constate que le ministère du Tourisme, préoccupé à élargir la surface d’un aéroport et à désorganiser le trafic des transports publics selon de mesquins calculs communautaires, ignore depuis des lustres toute idée de promotion globale de notre capital touristique. Incompétence et courte vue, on préfère jouer avec des Affaires parfaitement étrangères à nos besoins, sans souci de planification des énergies hydraulique, électrique ou de simple police urbaine.
Et l’on se demande encore pourquoi la vie au Liban est devenue aussi insipide, aussi artificielle, aussi désespérante qu’un trou vide. Qui, mais qui donc pourrait protester alors que nos pantins mènent leur danse infernale faite de temps inutile, de temps perdu, de temps sans temps.
Devant cette stagnation de nos possibilités humaines, devant le décor monolithique ahurissant de nos communautés dites religieuses, devant le satisfecit que certains affichent face à la puanteur des déchets et à la platitude des consciences, il ne nous reste, bien chers concitoyens, que la résignation des maudits.
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