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Agenda - Hommage

Requiem pour un homme simple et droit

Notre oncle Vasso est mort récemment des suites d’une opération qu’il n’a pas bien supportée. C’était un homme discret, une exception notable au pays des frimeurs et des m’as-tu-vu. Même au foyer où il avait été admis l’an dernier, quand son alzheimer avait progressé, il gardait son éternel petit sourire, ne faisant preuve d’aucune agressivité, s’excusant presque d’être là.

Il faut pour une fois rendre hommage à des hommes comme lui qui incarnent, sans effort, des valeurs modestes et belles mais aujourd’hui désuètes et même raillées.

La fidélité à soi et à ses engagements d’abord : il n’avait pas hésité à risquer sa vie pendant la guerre pour se rendre à l’aéroport en traversant tous les jours la ligne de démarcation. Il travaillait en effet à la MEA, lui qui n’aimait pas prendre l’avion… Et il a continué à y aller régulièrement après sa retraite pour épauler ses anciens collègues.

La simplicité ensuite, qui le rendait infiniment disponible pour ses six neveux : combien de parties de scrabble ou de dominos, toutes gagnées haut la main, sans jamais fanfaronner, n’oubliant jamais de nous féliciter gentiment d’avoir bien joué! Et je le soupçonne de m’avoir laissé le battre un jour au ping-pong– un grand moment ! – parce que je désespérais de toujours perdre contre lui…

L’humour et l’autodérision enfin, qui manquent tant aux ridicules Narcisses d’aujourd’hui, si prompts à se mettre en scène sur les réseaux asociaux. Indifférent aux modes, il portait la moustache et d’improbables imperméables, été comme hiver. Un béret en tweed achevait de lui donner l’air d’être hors du temps, comme figé dans un passé idéal.

Quelle amertume, dès lors, en voyant un tel homme traité avec si peu d’humanité à l’hôpital ! Pas l’ombre d’un regard attentionné, pas un mot doux pour apaiser l’angoisse d’un petit vieux désorienté et cabossé. Manipulé sans ménagement, opéré tardivement parce que le paiement n’avait pas été tout de suite fait, soumis à une batterie de tests inutiles pour faire grossir la facture…

La chaleur des Libanais a longtemps compensé leur appât inné du gain, mais ce n’est malheureusement plus le cas. En témoigne le manque de considération criant pour la vieillesse, naguère respectée et honorée.

L’hôpital n’est évidemment pas à l’abri de cette triste évolution sociétale, mais on est en droit de trouver déplorable la constante hypothèque que l’argent fait peser sur le soin. Non que l’on attende des médecins hautement spécialisés d’aujourd’hui d’être des saints guérisseurs comme Côme et Damien ; on espère seulement pour eux et pour leurs patients qu’ils n’aient pas prêté un serment d’hypocrite et qu’ils se rappellent leur premier devoir, le devoir de bienfaisance.

Nous sommes encore quelques-uns à ne pas comprendre comment on peut si uniment célébrer le veau d’or, cette idole creuse qui ne répondra à aucune prière et restera désespérément terre à terre. Nous préférons prendre comme modèle notre oncle Vasso, un homme sans doute très naïf, mais intègre et profondément désintéressé.


Notre oncle Vasso est mort récemment des suites d’une opération qu’il n’a pas bien supportée. C’était un homme discret, une exception notable au pays des frimeurs et des m’as-tu-vu. Même au foyer où il avait été admis l’an dernier, quand son alzheimer avait progressé, il gardait son éternel petit sourire, ne faisant preuve d’aucune agressivité, s’excusant presque d’être là. Il faut pour une fois rendre hommage à des hommes comme lui qui incarnent, sans effort, des valeurs modestes et belles mais aujourd’hui désuètes et même raillées. La fidélité à soi et à ses engagements d’abord : il n’avait pas hésité à risquer sa vie pendant la guerre pour se rendre à l’aéroport en traversant tous les jours la ligne de démarcation. Il travaillait en effet à la MEA, lui qui n’aimait pas...