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Liban

Dar el-Amal, une lueur d’espoir pour les femmes victimes de violence et entraînées dans la prostitution

Social

Depuis sa création en 1969, l’ONG Dar el-Amal – « le foyer de l’espoir » – lutte pour les droits des enfants et des femmes victimes de violences, d’abus et d’exploitation. Alors que la campagne « Ensemble contre la traite d’êtres humains » a été lancée le 9 août par l’Organisation internationale pour les migrations et l’organisation Justice sans frontières, Dar el-Amal lutte depuis plus de 50 ans contre le trafic sexuel au Liban où la législation en la matière présente de fortes lacunes.

23/08/2019

« Dar el-Amal est l’une des seules associations qui s’attaquent directement à la violence que subissent les femmes contraintes de se prostituer », explique Hoda Kara, directrice de l’ONG. « La prostitution est encore un sujet tabou au Liban », ajoute-t-elle. À l’origine, l’histoire de Dar el-Amal a débuté dans le quartier de Zeitouné à Beyrouth, autrefois prisé pour ses maisons closes. Depuis la fermeture de celles-ci, une « prostitution informelle » s’est développée à la périphérie de Beyrouth et à travers le Liban, d’autant que « le récent afflux de réfugiés syriens a donné lieu à un certain nombre de rapports sur les réfugiés qui se prostituent et sont abusés sexuellement au Liban », comme le souligne la Fondation Scelles, d’origine française.

Parmi les 1,5 million et quelque de réfugiés syriens au Liban, le taux de femmes et d’enfants est de 78 %, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Ces femmes et enfants sont particulièrement vulnérables et exposés au trafic sexuel, bien que la loi 164 contre le trafic d’êtres humains au Liban ait été adoptée en 2011.

« La dislocation familiale est la première cause qui entraîne certaines femmes à se prostituer », estime Hoda Kara. « Viennent s’ajouter à ce facteur la pauvreté, la discrimination et les violences auxquelles elles sont confrontées dans ce milieu », souligne-t-elle. Ainsi, un cercle vicieux s’opère et empêche ces femmes de s’extraire à ce fléau, « d’autant que la loi n’est pas toujours appliquée en raison du contexte politique et institutionnel instable », ajoute Mme Kara.


Un témoignage
L’une des jeunes femmes, la trentaine, « ayant vécu l’enfer » accepte de témoigner. Nous emploierons un pseudonyme, Jenna, afin de respecter son souhait d’anonymat. Tout débute lorsqu’elle avait 7 ans, époque à laquelle son père se remarie avec une femme qui la bat. Jenna est contrainte de fuir le domicile familial en Syrie, son pays natal, pour se rendre au Liban où elle espère avoir une vie meilleure.

Son premier mariage, qu’elle pense, un temps, être synonyme de stabilité, ne met malheureusement pas fin à son calvaire. Âgée de seulement 17 ans, Jenna est contrainte de s’enfuir à nouveau alors qu’elle est enceinte d’une petite fille. Son second mariage la plonge pour de bon dans les ténèbres. Si le nouvel époux de Jenna accepte de reconnaître l’enfant né du premier mariage, Jenna se voit signifier qu’elle doit rapporter, chaque jour, 100 dollars à la maison. Pour ce faire, l’homme l’envoie de force dans la rue pour qu’elle se prostitue.

La plupart des jeunes femmes que Jenna a côtoyées dans la rue avaient à peine 16 ans, et certaines femmes se voyaient obligées de prendre leurs enfants sur leur lieu de travail. Jenna fut contrainte de se prostituer durant sept années au cours desquelles elle a tenté de se suicider. La jeune femme est néanmoins parvenue à s’en sortir le jour où une collègue l’accompagna à Dar el-Amal en vue d’une prise de sang pour s’assurer qu’elle n’a pas attrapé de maladie sexuellement transmissible.

Aujourd’hui, Jenna assure des formations au centre de Sin el-Fil et remonte progressivement la pente. « C’est un exemple de réussite au sein de Dar el-Amal, elle fait désormais partie des membres de l’ONG », confie, le sourire aux lèvres, Hoda Kara.


L’emprisonnement, un risque omniprésent
Parmi les ex-prisonnières que l’on retrouve au centre de Sin el-Fil, certaines ont écopé de plusieurs mois, voire de nombreuses années, de détention pour des délits mineurs, mais aussi pour toxicomanie et prostitution. Une fois par semaine, les psychologues et assistantes sociales qui travaillent au sein des prisons pour femmes se retrouvent au centre de Sin el-Fil pour une réunion. On dénombre au total quatre prisons pour femmes au Liban dont trois dans lesquelles se rend Dar el-Amal, à savoir celles de Tripoli, de Baabda et de Zahlé.

La prison est un milieu dans lequel les femmes sont exposées à une forte violence. « D’abord parce qu’elles ont vécu des situations très difficiles », déclare Josiane, psychologue à la prison de Zahlé, « mais aussi parce que les prisons sont surpeuplées, ce qui explique en partie les accrochages fréquents entre les détenues et avec les gardiennes qui se trouvent également dans une situation très précaire », poursuit-elle.

Une grande majorité de ces femmes proviennent de milieux extrêmement défavorisés et sont donc pour la plupart illettrées. Parler, échanger, s’exprimer avec d’autres femmes ayant vécu un traumatisme semblable au leur les aide à remonter la pente. Ainsi, ces femmes qui sortent de prison peuvent se rendre aux thérapies de groupe dispensés par l’association Dar el-Amal.

En ce jour d’août, neuf femmes sont présentes lors de cette séance de « conscientisation » animée par Maissam, psychologue au sein des institutions pénales. Dans une ambiance conviviale, chaque femme prend la parole et rapidement la discussion se mue en un débat dont Maissam se fait la médiatrice. Les femmes rient avant de reprendre leur sérieux afin de partager leurs expériences personnelles autour du thème des violences conjugales. « Mon mari me bat, il me frappe constamment », révèle l’une d’elles. « Mon mari a épousé une quatrième femme et prétend que ce n’est pas un problème puisque la religion le permet », confie une autre femme avant de céder la parole à une troisième qui dénonce le comportement de son époux qui la trompe avec des prostituées. Toutes s’écoutent, s’encouragent et font part de leurs points de vue. Le besoin de parler est fort dans la salle. Ces femmes discutent d’un sujet qui les touche toutes : le harcèlement constant d’hommes insistant pour les rémunérer en échange de rapports sexuels.

Romy, de nationalité libanaise, accepte de témoigner pour L’Orient-Le Jour. L’une des plus actives dans les thérapies de groupe, Romy aime donner son avis. Fière de son fils qui aura bientôt 4 ans, elle fait défiler les photos sur son téléphone, espérant le revoir un jour. Aujourd’hui âgée de 35 ans, Romy a passé sept années de sa vie en prison pour toxicomanie et prostitution. De la même manière que Jenna, le facteur qui a déclenché son malheur est d’origine familiale. À 14 ans, elle a commencé à subir les agressions incestueuses de son père. Mariée à 19 ans à un homme alcoolique qui la battait, Romy se demande, les larmes aux yeux, pourquoi la vie ne lui a pas été clémente. « Mon père, ensuite mon mari, et après on m’arrache mon enfant… » confie-t-elle. Lorsqu’il n’avait encore que 6 mois, son fils a été adopté car elle avait interdiction de s’occuper de lui. Romy a travaillé comme employée de maison, mais ce travail ne constituait pas une source de revenu assez importante. En manque de ressources financières, elle a commencé à se prostituer. « Chaque rapport représente en moyenne 30 dollars », explique Romy. C’est aux alentours de ses 25 ans qu’elle a sombré dans l’alcool et les drogues, introduite dans ce milieu par des proxénètes ou des clients. Désormais, Romy tente de mettre ce passé difficile derrière elle et de s’en sortir grâce à sa « maison », en référence à l’association Dar el-Amal.


Un passé douloureux
Tina, nouvellement arrivée à Dar el-Amal, a un passé et un présent douloureux. Elle n’est pas encore sortie de la prostitution. Tout juste âgée de 25 ans, elle est arrivée au Liban depuis la Syrie – d’où elle est originaire – alors qu’elle avait à peine 20 ans. Son douloureux périple trouve sa source dans une situation familiale difficile.

Issue d’une famille recomposée, sa mère lui fait subir un mariage forcé lorsqu’elle n’a que 12 ans. Son époux en a 18 de plus. À ses 13 ans, ses parents l’introduisent dans une maison close. Puis sa mère l’envoie au Liban afin qu’elle puisse gagner davantage d’argent.

Aujourd’hui encore, elle porte les stigmates psychiques et psychologiques de ce calvaire. « L’hiver, le proxénète me plongeait dans de l’eau glacée puis me laissait dehors, debout… Cela l’amusait », raconte Tina. Au Liban, Tina se retrouve seule dans un pays inconnu. Elle rencontre un proxénète qui l’épouse et la fait travailler dans un réseau de prostitution. « Mon but ultime était d’envoyer assez d’argent à ma fille de 4 ans restée en Syrie et issue d’un second mariage. Son père a fui en Turquie sans reconnaître l’enfant », confie-t-elle à L’OLJ. En travaillant deux fois par semaine, elle parvient à amasser environ 600 dollars à la fin du mois, assez pour subvenir aux besoins de sa fille. D’autant que sa rémunération représente la seule source de revenu au sein du foyer conjugal.

Son époux, de qui elle tente de divorcer, aidée par le HCR, ne travaille pas. C’est à Tina de le fournir en cigarettes, par exemple, de faire les courses et le ménage tous les jours, tout en étant victime de violences physiques et verbales. Tina a passé trois mois en prison pour usage de drogues et prostitution. La drogue fait partie intégrante de ce milieu et il est difficile d’y échapper « car cela permet de fuir la dure réalité à laquelle on est confronté », explique-t-elle. C’est durant son incarcération à la prison de Baabda qu’elle a entendu parler de Dar el-Amal. Jusqu’à présent, l’association lui a permis de faire les démarches nécessaires afin de s’enregistrer auprès du HCR et d’obtenir des papiers d’identité pour sa fille. L’association lui vient également en aide à travers les services proposés sur le plan psychologique, mais aussi alimentaire, sanitaire et administratif.


Un avenir meilleur
Le centre d’accueil de Sin el-Fil a pour objectif la réinsertion sociale de jeunes filles et de femmes anciennement ou actuellement incarcérées, prostituées ou exposées à la violence. C’est le plus ancien des cinq centres d’accueil de jour en activité dans tout le Liban. Un sixième ouvrira ses portes d’ici à la fin de l’année à Choueifate-Amroussiyé, destiné à la protection urgente de jeunes filles mineures.

Parmi ces centres, ceux de Nabaa-Bourj Hammoud ont une approche plus préventive, s’adressant spécifiquement aux enfants et adolescents en situation de précarité et exposés à la violence. Dans le courant de l’année 2018-2019, ce sont 1 210 enfants qui ont pu bénéficier du programme scolaire dispensé par l’ONG. Celle-ci organise régulièrement des évènements afin de récolter des aides, dont Dar el-Amal dépend pour mener à bien sa lutte pour les droits des plus vulnérables. L’agrandissement du foyer à Choueifate – qui prévoit d’accueillir des femmes victimes de violences et d’abus – repose d’ailleurs sur la générosité des donateurs.

Au centre de Sin el-Fil, deux assistances sociales procurent un soutien psychologique aux victimes et à leur famille. Le centre offre également de quoi se restaurer, se laver et se reposer, en plus des activités quotidiennes, des ateliers artistiques et de développement personnel, parallèlement aux groupes de soutien psychologique et de soutien scolaire aux enfants.

Tout, en somme, pour tenter d’offrir un avenir meilleur à celles que la vie malmène.


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