Liban

Déchets : de l’urgence de sortir de l’improvisation et d’instaurer un vrai débat

Pause verte
20/08/2019

Une amie de Facebook a récemment partagé cette citation de la philosophe Hannah Arendt, la qualifiant de « terrifiante d’actualité » : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

Terrifiante d’actualité, cette citation le devient aussi quand l’on prend en compte la tournure dramatique – et pourtant prévue – que prend la question de la gestion des déchets au Liban. À l’aube d’une semaine où le Conseil des ministres devrait discuter du plan d’action du ministère de l’Environnement sur la question, et quelques semaines seulement avant la saturation définitive de la décharge de Bourj Hammoud-Jdeidé, le moment est propice pour tirer les enseignements du dernier épisode ubuesque de la saga des déchets ménagers, celui de la crise vécue depuis plusieurs mois par quatre cazas du Nord : Zghorta, Bécharré, Koura et Minié-Denniyé.

À y regarder de plus près, cette crise ne diffère en rien de celles qui l’ont précédée, ni par ses causes ni par ses implications. Elle a été provoquée par l’abrupt arrêt d’une solution précaire sur laquelle se reposaient sans alternative les quatre cazas, à savoir la fermeture d’une décharge sauvage privée à Adwé (probablement pour des raisons financières). Elle s’est poursuivie par des refus systématiques de diverses régions d’accueillir des décharges qualifiées de « temporaires » bien que « contrôlées » par le ministère et les députés de la région. Tergiversations, conflits politiques, tensions confessionnelles… sont remontés à la surface. Et soudain, les ordures avaient une couleur, une origine, une religion… et la crise a pris son visage le plus rebelle à Terbol où le gouvernement a essayé d’envoyer des camions d’ordures sous protection militaire, sans résultat. Serait-ce parce que les crises qui nous placent face à nos détritus dans les rues sont si anxiogènes qu’elles font appel à nos peurs les plus sourdes ? Ou alors parce qu’elles nous rendent plus vulnérables à la manipulation politique ?

Et pourtant, parmi les voix qui se sont élevées pour s’opposer à la décharge de Terbol, il y a eu certains environnementalistes qui ont présenté de vrais arguments, dénonçant, par exemple, le fait que le ministère n’ait pas proposé d’effectuer une étude d’impact environnemental pour sonder la capacité du site à accueillir une décharge. Ces voix auraient-elles suffi à empêcher ou du moins modifier le projet ? Il faut croire que ce qui l’a fait échouer serait plutôt le discours politico-confessionnel, allié à une défiance devenue endémique à l’encontre de tout ce qui provient des autorités officielles, soupçonnées des plus sombres complots. Pour cause, des politiques de gestion des déchets très opaques et à la facture salée, durant de nombreuses années.

Ce qui s’est passé dans les quatre cazas s’inscrit dans la droite lignée de ce que l’on serait tenté d’appeler le « traumatisme » de la crise des déchets de 2015-2016, qui a plongé les régions les plus peuplées du pays dans des montagnes de détritus. Si les observateurs les plus avertis connaissaient déjà bien, à cette époque, les failles d’un système basé sur le monopole et la centralisation extrême, la plus grande partie de l’opinion publique les a découvertes avec effroi. L’expérience renouvelée de décharges précocement saturées en raison de la quasi-absence de tri, à Costa Brava et Bourj Hammoud, a conforté le public dans sa défiance qu’il estime de plus en plus justifiée. Les manifestations (dont certaines étaient pourtant géantes à l’été 2015) et les sit-in restés sans lendemain, le fait que la responsabilité de ce dossier ait si longtemps échappé au plus grand nombre, et, surtout les élections législatives de 2018 qui ont ramené au pouvoir les mêmes forces politiques (alors que les thématiques environnementales étaient présentes, pour une fois, dans les campagnes électorales) ont ajouté à cette nouvelle conscience du problème un sentiment d’impuissance qui est susceptible de transformer les populations concernées en force d’inertie plutôt qu’en opinion publique concernée et, au besoin, en force d’opposition participant activement à la mise en place du système qui conviendrait le mieux à leur société.

Il est évident que le pays se trouve à un tournant en ce qui concerne la gestion des déchets, et que le spectre d’une nouvelle crise majeure se profile à l’horizon, alors que nous ne semblons pas encore sortis de la logique des plans d’urgence malgré le plan d’action mis sur la table. Qu’il s’agisse des mesures d’urgence inévitablement morcelées qui seront prises pour parer au plus pressé, ou des solutions à plus long terme devant être discutées en Conseil des ministres, il est nécessaire qu’une opinion publique désormais avertie et informée, secondée par une société civile active, déplace le débat hors de la sphère des politiques étroites et des exploitations confessionnelles pour s’imposer dans un débat écologique, scientifique et politique dans le sens le plus vaste du terme, qui la concerne au plus haut point, étant donné que les solutions proposées sur le papier pourraient l’engager socialement et financièrement sur des dizaines d’années (la coûteuse option de l’incinération notamment).

Ce qu’il faudrait, c’est un peuple qui croie en lui-même, en sa capacité de se faire une opinion et d’agir… et de faire opposition de manière efficace quand le besoin se fait ressentir. Obligeant par là même les autorités en place à l’écouter et à lui tenir le même langage, sous peine de leur demander des comptes. Est-ce trop tard pour rêver ?

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