Nos Lecteurs ont la Parole

Madonna, à l’exemple de la Madone

Fady STÉPHAN
OLJ
10/08/2019

« Mais les musulmans sont catholiques! » (Luis Bunuel, La Voie lactée)

Grand merci à L’Orient-Le Jour de permettre encore à la libre-pensée de circuler, même difficilement, dans un pays que déchire la violence verbale et réelle, et ce débat dans une arène de fauves où de nouveaux Romains ont impitoyablement jeté quelques-uns de nos jeunes de talent.

Nous avons voulu creuser un peu plus dans cette affaire de censure d’une formation innovante de musique pop, devenue célèbre à l’échelle de la planète et menacée de mort par des « chrétiens » (définition : personnes agissant selon les préceptes du Christ et de la religion chrétienne) sanguinaires (sic). Nous nous sommes adressés, pour y voir plus clair, à des personnes qualifiées qui ont suivi l’affaire de près.

Il ressort que :

1) Le groupe de chanteurs en question est incriminé de choses « diaboliques » ou « occultes » (sans preuve) et d’insulte à l’icône de la Vierge. Il faut d’abord savoir que la création de cette icône, où Madonna prête ses traits à Marie, n’est aucunement le fait de la formation elle-même, mais d’un magazine étranger qui lui avait consacré un article élogieux. Hamed Sinno, qui n’est pas catholique, sait la louable souplesse de la religion catholique, car Dali a bien représenté le Christ « autrement », Georges Rouault également, tout comme Kandinsky a d’abord peint des motifs chrétiens avant de créer avec Malevitch l’abstraction. Ayant vu un jour une de ses toiles accrochée à l’envers, tête en bas, et l’ayant jugée belle ainsi, il renversa toute la peinture traditionnelle, inventant par là même l’abstraction. De même le Christ « Agneau de Dieu » a bien été, sans troubler personne, représenté par le peintre Van Eyke sous les traits qui auraient pu paraître à des esprits obtus scandaleux, d’un tout jeune mouton battu jusqu’au sang et en dégoulinant. Dans le Rétable d’Issenheim en Allemagne, le Christ œuvre de Matthias Grunewald (XVIe siècle) se présente crispé, déformé, personnalisé à l’outrance pour bien faire ressortir sa douleur. La liste serait longue, mais les expressionnistes belges ont bien peint aussi à leur manière excessive des choses religieuses. Sinno, élève en « design », a pu apprécier l’image que lui offrait amicalement le magazine en question (il n’ignore pas Marcel Duchamp) et l’a partagée (« reposted ») sur les réseaux sociaux sur sa page personnelle, n’ayant rien à voir avec son groupe de chanteurs. C’était son droit absolu. Mais personne n’ignore que dès qu’elle se trouve partagée aujourd’hui sur internet, une information quelconque, mot, image ou vidéo, s’expose à la manipulation, souvent vile. Il est sûr que depuis ce moment, des gens déjà identifiés (un ecclésiaste non catholique excommunié ainsi que deux partisans chrétiens du parti au pouvoir, à qui L’Orient-Le Jour du 31 juillet 2019 a fait allusion sans toutefois les nommer) se sont non seulement servis de l’icône en question, mais en ont profité pour délibérément déformer des vidéos du groupe de chanteurs circulant normalement sur le réseau. En soi, c’est déjà éminemment réprouvable.

Me mettant à la place de Sinno, lui comme l’univers entier savent bien que le christianisme (contre-effet de la crise historique iconoclaste) permet sans restriction la réalisation de films inspirés de l’Évangile, et que des humains et plus encore des stars (tels Mel Gibson) sont autorisés a priori à représenter par leurs traits physiques : Jésus (Dieu), la Vierge Marie ou les apôtres. Pour l’auteur du magazine, Madonna pouvait bien figurer la Vierge. Cela a pu plaire par suite à un jeune comme Sinno qui, fier de cette allusion religieuse chérie entre toutes par l’islam, sa communauté, l’a partagée avec ses amis d’une toute dernière génération rock. Nous sommes pareillement heureux par exemple quand nous entendons que Mahmoud Zibawi se trouve être l’un des meilleurs connaisseurs mondiaux de l’art des icônes. C’est une manière plus que louable pour dialoguer dans notre cher pays d’échanges multiples. Pier Paolo Pasolini, de son côté, a interprété à sa manière l’Évangile de Matthieu sans que personne n’y trouve à redire.

2) Revenons à la star Madonna. Sa famille l’a dénommée et baptisée au départ ainsi : « Madonna », Madone, titre ou allusion qui élève. Était-ce un blasphème de l’identifier tout enfant encore à la Madone ? N’a-t-elle pas, devenue adulte, fait beaucoup de bien autour d’elle au vu et au su de tous, quand entre autres actes notables elle a été spontanément offrir son aide généreuse aux pauvres enfants du Malawi ? Comme mère Teresa ou Amal Clooney, à leurs dimensions respectives, elle a contribué à soulager des maux que personne n’aurait pu ou daigné financièrement guérir, mais seulement son pouvoir iconique de star pop. À mes yeux, c’est une Madone et elle a bien mérité son nom. Il y a eu après tout une opérette et un film nommé Jesus Christ Superstar, sans que cela n’ébranle ou ne choque les prêtres ou que l’Eglise y voie un quelconque « blasphème », bien au contraire...

Si au lieu de mettre le visage de Madonna, avaient été posés sur l’image qui a circulé les traits de mère Teresa, ces puritains armés jusqu’aux dents en auraient-ils été autrement bouleversés ?

Il existe aussi chez nous ce problème des censeurs de pièces ou de films. Peuvent-ils seulement juger d’une œuvre d’art ? Savent-ils « lire » une œuvre, trois notes de musique, un film ? Ne nous ont-ils pas privés de certains réalisations de Bergman, comme l’admirable Œuf du Serpent traitant des maux du fascisme, croyant de leur côté pouvoir dénoncer le « culte de Satan » en postant un jour mémorable d’il y a vingt ans trois chars de guerre devant le magasin « Virgin » au centre-ville afin de retirer de la vente un Stanley Kubrick jugé « diabolique»? Mais Bergman, quoique fils de pasteur protestant, a bien proposé pour modèle de vénération de douleur universelle dans son film Cris et Chuchotements : une Pietà, représentée par une femme portant sur ses genoux une autre mais morte, figurées toutes deux par ses actrices favorites, Liv Ullman et Bibi Anderson. Cela référait à celle sculptée par Michel Ange au Vatican, catholique donc. Quand les censeurs ont vu ensuite Bergman filmer La Flûte Enchantée de Mozart, comme consensus universel de beauté et de paix pour toutes les races, ont-ils crié au « complot maçonnique », sachant que Mozart était franc-maçon ?

Au moment où je me voyais moi-même quelque peu réconcilié avec la religion chrétienne, grâce à ces mots de Philippe Sollers : « L’importance du Vatican réside dans le fait qu’au moins vers lui remontent toutes les douleurs du monde! » ne voilà-t-il pas qu’un drame sanglant évité de justesse me plonge de nouveau dans un doute profond et probablement définitif. Tant qu’une vermine malfaisante ne sera pas éradiquée, je verrai tout le Liban de nouveau et toujours crucifié.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CETTE MANIE DE PROFERER DES INSULTES ET DE SE PREVALOIR DE LA LIBRE EXPRESSION EST UNE IGNOMINIE SPECIFIQUE EN PREMIER A NOTRE PAYS.
NE PEUT-ON PAS S,EXPRIMER LIBREMENT ET PASSER SON IDEE SANS DES MOTS INSULTANTS ?
ON LE DEVRAIT SI ON SE RESPECTE AVANT DE RESPECTER LES AUTRES. SINON ON TOMBE DANS LA MEME FAUTE QUE PRETENDUMENT ON VEUT CRITIQUER.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UN AUTRE INSULTEUR ( CHRETIENS SANGUINAIRES ) QUI CHERCHE LA PROPAGANDE EN USANT SUPPOSEMENT DE LA LIBRE EXPRESSION.
EN TANT QUE LIBRE EXPRESSION JE CONDAMNE VOS PROPOS INSULTANTS. DE LA LIBRE EXPRESSION VOUS NE CONNAISSEZ QUE LE NOM.

Punjabi

Bonjour à vous,

Votre texte est riche de sens et l’art, de sensibilité.

J’aurai aimé voir les images de toutes ces œuvres dont vous parlez.

J’ai de la recherche à faire!

Merci!

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