Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Caroline Torbey

Ejit el-Sayfiyé

« Ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue. »

Simone de Beauvoir

Il est là, le moment de l’année que l’on attend tous impatiemment. Cette douce paresse dans laquelle on se laisse glisser le temps de quelques semaines, cette léthargie cérébrale où l’on fait le vide, sans obligation aucune. Voici la période de l’année où les nanas sont minces après des mois de régime – petite pensée à celles qui n’ont pas réussi à obtenir le tant désiré « beach-body » – musclées, bronzées et brushinguées même pour aller se coucher (si, si !) et les mecs, les chabeb el-helwin, sont, quant à eux, abdos et biceps saillants, barbe taillée soigneusement, pleins aux as après une dure année de labeur pour pouvoir inviter les ashtas à diverses sorties balnéaires ou nocturnes – Qui sait ? Sur un malentendu, ils pourront peut-être conclure, disait Jean-Claude Dusse.

Les Français disent souvent « V comme vacances », alors, pour rentrer dans la compet’- Je dis S comme Sayfié ! S comme Sayfiyé, S comme Soleil, comme Sable chaud, comme Sangria, comme Suavemente, comme Soldes, comme Sensationnel, et parce qu’on le vaut bien, S comme « Sex on the beach ». Mais il y a l’autre face de notre S car il y en a toujours une (mais si !), cette autre face qui traduit un effet fâcheux, un retentissement dans le public d’actes ou de propos considérés comme condamnables. Ce désordre, cet esclandre, ce « ya 3eyb el-choum » sans lequel un été ne serait pas un été au Liban. Eh bien, à vous dire vrai, moi je sens l’été depuis hier – Et là je dis, S comme Scandale ! On les attend avec impatience, on les sent venir, on sait qu’en été, ce sont les plus croustillants. Telles la crème solaire ou les lunettes, ils sont indispensables pour des vacances enrichies et consistent en l’ingrédient secret d’un dîner réussi, rajoutant un peu d’épices aux plats parfois lourds que sont les conversations lors des soirées mondaines ! On ne parle pas d’été tant qu’il n’y a pas ce parfum de scandale qui embaume l’air libanais.On ne parle pas de la femme de X qui a trompé son mari avec Y le chauffeur, ni même de cette trentenaire de bonne famille, riche, fraîchement mariée, qui demande le divorce pour se consacrer à sa passion pour la chanson, ni même encore de ce grand homme d’affaires à la réputation « mrattabé » et rangée qui serait de l’autre bord, autrement dit, gay. Non, mes amis. Cette année, il y a de quoi se délecter – Ejit el-sayfiyé ! En gros titre dans la presse francophone : « Annulation du concert de Mashrou’ Leila: les appels à protéger la liberté d’expression se multiplient. » Ce concert tant attendu dont certains, offusqués par les propos et l’orientation sexuelle du chanteur, ont demandé l’annulation. Ce qui est scandaleux, ce n’est pas tant l’annulation sous la contrainte de ce concert qui, au final, fera plus de bien que de mal au groupe musical dont le nombre de sympathisants a augmenté considérablement suite à cette annonce. Ce n’est pas non plus que nous vivons dans un pays qui ne tolère aucune différence, qui ne donne aucune liberté à ses citoyens, et la pire, c’est la liberté d’expression qu’on nous bride. Ce n’est pas que les artistes (et même les individus) qui sortent du lot sont souvent considérés comme des hérétiques ou des marginaux, et que tout ce qui se rapporte ouvertement à la sexualité dérange. NON.

Ce qui est scandaleux, c’est l’acharnement de l’ordre public pour un sujet aussi bénin par rapport à d’autres maux bien plus graves, de réels scandales, dont il faudrait s’occuper en priorité ! Ce qui est scandaleux, c’est cette politique de l’autruche qui s’installe dès qu’il y a le moindre virage à prendre. Ce qui est scandaleux, c’est que le Liban est en train de suivre la marche de ces pays de la scène internationale où les gens n’arrivent plus à dialoguer, où l’incompréhension et le clash entre deux mondes cèdent leur place à l’agressivité, aux antagonismes et aux conflits.

Le premier monde, celui qui demande l’annulation du concert, représente des gens qui ne comprennent tout simplement pas le concept de « liberté d’expression » ou bien de liberté tout court. Le second monde, quant à lui plus restreint, traduit une partie de la population qui ne comprend pas l’état d’esprit de la majorité des citoyens libanais et s’offusque d’une décision qui, au final, résulte de la manière dont ce pays est gouverné avec un État inscrit aux abonnés absents et des tabous à n’en plus finir, ce qui laisse dégénérer des situations pourtant gérables avec du dialogue…

Notez que les réseaux sociaux ont quand même relayé des menaces de mort pour tout téméraire qui oserait se rendre au concert si celui-ci avait été maintenu (je rêve !). Pourquoi mettre tant d’énergie sur l’annulation d’un concert alors qu’il faudrait mettre 10 % de cette énergie dans la restauration de la propreté des plages et de la mer, par exemple ? Ou encore pour donner de l’électricité aux citoyens libanais qui en manquent depuis plus de 40 ans ? Ou tout simplement, pour éviter que nous, citoyens libanais, risquions des cancers à cause de la pollution agroalimentaire et ambiante ?

Allez, je ne vais pas m’engager dans les énumérations de ce qui est réellement honteux chez nous, sinon je vais vous barber. Ce qui est vraiment scandaleux, mes amis, c’est que l’on s’habitue au scandale lui-même… Alors je dis, S comme « SANFERIEN ».Je me console donc en me disant que « ça ne fait rien » et en me fiant au proverbe bien de chez nous : « Aujourd’hui de l’oignon, et demain du miel. »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

« Ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue. » Simone de Beauvoir Il est là, le moment de l’année que l’on attend tous impatiemment. Cette douce paresse dans laquelle on se laisse glisser le temps de quelques semaines, cette léthargie cérébrale où l’on fait le vide, sans obligation aucune. Voici la période de l’année où les nanas sont minces après des mois de régime – petite pensée à celles qui n’ont pas réussi à obtenir le tant désiré « beach-body » – musclées, bronzées et brushinguées même pour aller se coucher (si, si !) et les mecs, les chabeb el-helwin, sont, quant à eux, abdos et biceps saillants, barbe taillée soigneusement, pleins aux as après une dure année de labeur pour pouvoir inviter les ashtas à diverses sorties balnéaires ou...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut