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Moyen Orient et Monde

« La Turquie est la plus grande prison du monde pour les journalistes »

Entretien

Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de Reporters sans frontières, répond aux questions de « L’OLJ » sur la liberté d’expression en Turquie.

19/07/2019

Accusé en 2016 de propagande terroriste, d’apologie et d’incitation au crime, le journaliste franco-turc et représentant de Reporters sans frontières (RSF) en Turquie, Erol Onderoglu, a été acquitté mercredi par un tribunal d’Istanbul. Risquant jusqu’à 14 ans et demi de prison, Erol Onderoglu avait été arrêté et mis en garde à vue pendant dix jours après avoir participé à une campagne de solidarité avec le journal prokurde Özgür Gündem en étant son rédacteur en chef symbolique le temps d’un jour. Contacté par L’Orient-Le Jour, Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF, fait l’état des lieux des conditions de travail des journalistes en Turquie.


Quel est l’état de la liberté d’expression en Turquie aujourd’hui ? Comment a-t-il évolué depuis le coup d’État manqué de juillet 2016 ?

La Turquie occupe la 157e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse. C’est une position assez infamante pour un pays qui, il y a encore quelques années, était caractérisé par un paysage médiatique très divers et pluraliste. Les pressions n’ont cessé d’augmenter depuis plusieurs années, mais la tentative de putsch de 2016 constitue un tournant. Elles ont pris une autre ampleur avec la fermeture manu militari de plus d’une centaine de médias, l’incarcération de très nombreux journalistes, la multiplication des procès de masse et, de fait, l’annulation du pluralisme en Turquie. La répression s’abat sur tout le spectre des journalistes sur le plan politique en Turquie, qu’ils soient proches du mouvement kurde, de gauche, kémalistes, conservateurs ou encore sur les journalistes d’investigation.


Comment s’est déroulé le procès d’Erol Onderoglu ?

Nous sommes extrêmement soulagés de voir ce cauchemar prendre fin avec l’acquittement d’Erol et de ses deux camarades mercredi. Sur le fond, ce procès est kafkaïen et le dossier était vide. La justice n’a pas expliqué un seul moment pourquoi les articles incriminés posaient problème, quelle était la responsabilité exacte d’Erol dans leur publication, alors même qu’il avait une fonction symbolique au sein de la rédaction. En revanche, les formes ont été à peu près respectées en apparence durant le procès. Les avocats ont eu droit à la parole, les accusés ont eu droit de se défendre. C’était un procès sous les feux des projecteurs au niveau international, Erol étant une personnalité connue et reconnue dans le monde entier. J’y étais et d’autres observateurs et des diplomates étaient également présents à presque toutes les audiences. La justice a préservé les apparences, mais nous n’avons aucune illusion sur le caractère politique du procès, à la fois sur l’initiative et sur sa conclusion. Si les autorités ont accepté d’en arriver là, c’est qu’elles ont sans doute considéré que cela suffisait et que le message d’intimidation des journalistes et de la société civile qu’envoyait ce procès est passé.


(Lire aussi : Acquittement du représentant de RSF, jugé pour « propagande terroriste »)


Qu’en est-il des procès de journalistes moins médiatisés ?

L’État de droit n’existe plus en Turquie, notamment depuis la tentative de putsch de 2016 et encore plus depuis la récente réforme institutionnelle qui fait de la Turquie une république ultraprésidentielle où le président Erdogan a la haute main non seulement sur le gouvernement, le Parlement, mais également sur la justice. Les journalistes ont été régulièrement privés de leur droit à la défense. Par une association à un journal ou une proximité avec telle ou telle personnalité, les autorités déduisent des faits de terrorisme, l’appartenance à une organisation terroriste, la volonté de renverser l’État. Dans le cadre du procès des frères et journalistes Ahmet et Mehmet Altan, Ahmet a été accusé d’avoir envoyé des messages subliminaux favorables à la tentative de putsch au cours d’une émission télévisée qui s’est tenue la veille, ce qui est délirant.


Quelles sont les conséquences sur la manière de travailler des journalistes turcs et étrangers sur place ?

La Turquie est aujourd’hui la plus grande prison du monde pour les journalistes professionnels et la situation ne cesse d’empirer. Les journalistes turcs sont obligés de prendre des précautions immenses. Un certain nombre d’entre eux répugnent cependant à utiliser des messageries sécurisées pour ne pas donner des arguments à d’éventuelles poursuites de la justice face au degré de paranoïa des autorités. Les journalistes étrangers sont encore relativement protégés par rapport à leurs confrères. Les pressions ont toutefois augmenté ces dernières années avec de plus en plus d’arrestations. Les autorités se sont servies des journalistes étrangers comme d’une monnaie d’échange à plusieurs reprises en les prenant en otage dans leurs relations avec les pays européens. C’était notamment le cas de Deniz Yücel, journaliste germano-turc gardé en détention provisoire pendant un an. De nombreux journalistes étrangers sont aussi confrontés à des problèmes pour pouvoir prolonger leur accréditation qui doit être renouvelée chaque année. Les autorités ont désormais l’habitude de prendre des mois avant de répondre aux journalistes, les mettant dans une situation d’illégalité et de vulnérabilité dans le but de les contraindre à l’autocensure.


(Lire aussi : En Turquie, des attaques contre des journalistes traduisent un climat hostile envers les médias)


Comment ceci se répercute-t-il sur le contenu des informations disponibles dans le pays ?

L’essence même de l’information a disparu. Les médias à grand tirage en Turquie ont sombré dans une propagande totalement délirante. Suite à une étude que nous avons réalisée sur le paysage médiatique et la propriété des médias, nous sommes en mesure d’établir que neuf des journaux les plus lus et neuf des chaînes de télévision les plus vues du pays sont aux mains de propriétaires proches du pouvoir. Il y a un unanimisme complet et une célébration d’Erdogan et de sa fusion avec le peuple. Il reste néanmoins un certain nombre de journalistes qui continuent à essayer de faire leur travail, avec une poignée de médias critiques essentiellement sur internet mais aussi dans quelques journaux à faible tirage en enquêtant sur les questions de corruption, d’abus de pouvoir ou encore les questions des droits de l’homme. Les autorités cherchent cependant à reprendre internet en main encore plus. Une loi ne devrait pas tarder à entrer en vigueur pour étendre les pouvoirs de l’autorité de régulation des médias turcs sur les services de vidéo en ligne. Ceci mettrait en grand péril certains des derniers médias indépendants du pays.



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MIROIR ET ALOUETTE

Voilà ce qui est dit depuis belle lurette, les occidentaux savent mieux que personne à quel genre de dirigeant ils se frottent , des shah d'Iran, des moubarak aux saddam etc....ils composent avec eux pendant de décennies, les utilisent, leurs fournissent armes et produits chimiques etc....les intègrent dans des organisations comme l'OTAN, des coalitions etc.....et un beau jour, ils viennent nous dire ce qu'on a toujours constaté concernant leur "allié" .

L'ironie est que sur certain(e)s liba-niais(e)s , ça marche à fond la caisse .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ET ERDO LE PLUS GRAND GEOLIER !

Sarkis Serge Tateossian

Nous tous savons ceci depuis belle lurette.
Le monde le sait depuis de longues années.
Les intellectuels turcs le savent .....depuis un siècle et plus...

Mais "le peuple turc" réduit à faire le mouton, lui ne sait pas ....vous savez pourquoi ?

Car le monde ne dénonce pas ouvertement comme on le fait à d'autres vilains pays!!!

Pauvres turcs je compatis et je suis sincère.

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