Les personnes qui souffrent de maladies psychiatriques ont tendance à masquer leur souffrance et à s’isoler pour ne pas être confrontées au regard des autres ou à leur propre situation, estiment les spécialistes. Photo Bigstock
Samar souffre d’une dépression chronique. Elle avait 23 ans quand elle a été diagnostiquée. Elle a des crises épisodiques qui la clouent au lit. La jeune femme suit un traitement, mais rechigne à en parler avec son entourage. En cause : le regard qu’on porte sur elle. « On considère que je suis faible et que je ne fais rien pour m’aider à aller mieux », confie-t-elle.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, les troubles mentaux affecteront une personne sur quatre dans le monde à un moment ou l’autre de leur vie. Près de 450 millions de personnes dans le monde en souffrent, selon l’agence onusienne. Pourtant, un tabou continue d’entourer ces maladies et les patients ont souvent honte d’en parler. « Ce qui est étrange, c’est que tout le monde connaît un proche qui souffre d’une forme de maladie psychiatrique, mais seule la moitié des malades cherche une aide médicale », explique à L’Orient-Le Jour Jean-Christophe Leroy, président de l’Association des journées internationales de la schizophrénie.
« Les patients hésitent à consulter en raison de la stigmatisation qui entoure les maladies psychiatriques », ajoute-t-il en marge du 117e colloque international de psychiatrie et de neurologie, dont les travaux se sont tenus récemment pour la première fois à Beyrouth. Il estime que cela est dû « aux erreurs d’interprétation des maladies dans l’histoire ainsi qu’à des problèmes de terminologie ». « On associe les maladies psychiatriques à des images erronées de violence, que ce soit au cinéma ou dans les médias, note M. Leroy. Être schizo est une insulte de cour d’école. Les stéréotypes liés aux maladies mentales sont aussi dus à un manque d’information. On entend souvent des patients raconter qu’ils ont été traités de fainéants parce qu’ils n’arrivaient plus à réaliser des choses du quotidien, alors qu’il s’agit de symptômes de leur maladie. De ce fait, ils ont peur et préfèrent cacher leurs maux. Par conséquent, ils n’ont pas recours aux soins. Or la prise en charge précoce est essentielle, puisque les troubles mentaux ont des effets délétères. En effet, plus le patient attend avant de consulter et moins il se soigne, plus son état de santé risque de se détériorer. »
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Honte et isolement
Autant les patients que leurs proches ressentent une honte à évoquer une maladie psychique, parce qu’on ne veut pas être catégorisé comme « fou ». Pour le spécialiste toutefois, il s’agit plutôt d’« isolement » que de « honte ». Il explique dans ce cadre que « les personnes qui souffrent de maladies psychiatriques auront tendance à masquer leur souffrance, à s’isoler pour ne pas être confrontées au regard des autres ou à leur propre situation ». « Les personnes atteintes de schizophrénie par exemple sont souvent sujettes aux hallucinations, constate-t-il. Leur cerveau les enferme dans une seule interprétation du monde et elles sont alors persuadées que tout le monde leur veut du mal. Aller demander de l’aide à quelqu’un revient à se mettre en danger pour elles. »
La banalisation de la maladie dans le langage courant aggraverait-elle la stigmatisation des patients ? « Le regard social biaisé par des représentations négatives et violentes génère de l’autostigmatisation chez une personne malade, constate M. Leroy. C’est une des raisons pour lesquelles les personnes malades ont plus tendance à se faire elles-mêmes du mal qu’à nuire aux autres. Les personnes schizophrènes à titre d’exemple ont dix fois plus de risques de se suicider et sont dix à vingt fois plus susceptibles d’être agressées. Pourtant, tout ce qu’on retient d’elles c’est la violence qu’elles affichent. »
Le spécialiste estime que les médias ont leur part de responsabilité, « puisqu’ils contribuent largement à cette stigmatisation ». Il note ainsi que « certains d’entre eux mettent en avant les personnes malades pour alimenter les faits divers » et « construisent ainsi le mythe du fou dangereux qui est absolument faux ». « La criminalité d’une personne atteinte de maladie psychiatrique est plus faible que celle de la population générale, mais la mise en avant des personnes malades est toujours plus élevée, insiste M. Leroy. Je me rappelle que lorsque j’avais demandé à un patient de parler de sa maladie sur une émission de radio, on m’a d’abord demandé s’il était dangereux. »
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Des gens côtoyés au quotidien
Pour lui, la dédiabolisation de la maladie psychiatrique passe par « une meilleure diffusion de l’information » en expliquant que « la prise en charge est possible et que les troubles mentaux se soignent, même si on ne peut pas en guérir ». « On peut toutefois vivre heureux avec, au même titre que toute autre maladie chronique, le diabète ou l’hypertension artérielle, poursuit-il. On ne peut pas en guérir, mais on peut bien les contrôler. »
Dans le processus de déstigmatisation de la maladie, il est important, selon le président de l’Association des journées internationales de la schizophrénie, de « montrer que les personnes avec des troubles psychiatriques sont des gens que nous côtoyons au quotidien ». « D’un point de vue pratique, il s’agit d’interpeller l’opinion publique au sujet des maladies psychiatriques, insiste-t-il. Notre association se focalise sur la schizophrénie, mais nous visons aussi les maladies psychiatriques en général. C’est paradoxal parce que la schizophrénie se caractérise par une déformation de la réalité, or les connaissances du grand public sur la maladie sont tout aussi déformées. Lors des journées de la schizophrénie que nous organisons en mars, nous réussissons à mieux expliquer la maladie. Malheureusement, dès que ces journées se terminent, les mêmes stéréotypes ont tendance à revenir. D’où la nécessité de poursuivre nos efforts dans ce sens. »
Pour M. Leroy, les journées de la schizophrénie que son association organise depuis plus de quinze ans aident à démystifier la maladie. « Nous avons remarqué que le taux de personnes malades non suivies par des spécialistes baisse après les grandes campagnes », se félicite-t-il, notant que près de 150 événements sont organisés une semaine durant dans différents pays. « L’association s’est rapidement déployée à l’international. Notre approche positive pour raconter la maladie et la déstigmatiser facilite la prise en charge précoce, avance-t-il. Nous avons la chance de disposer au Liban d’un interlocuteur efficace, l’Association francophone pour les malades mentaux (AFMM) qui partage nos objectifs. »
L’un des outils les plus performants pour démystifier les maladies mentales reste « les témoignages de patients qui bravent leur maladie pour s’exprimer publiquement », puisque cela « aide à libérer leur parole et celle des autres, et déconstruit les stéréotypes du public ».


TRES BON ARTICLE.
07 h 46, le 30 juin 2019