L'éditorial de Issa GORAIEB

Un sarcophage de verre

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
19/06/2019

Foudroyé en plein tribunal au terme de six années de dure détention, en cruel épilogue d’une éphémère présidence…


Qu’elle suscite la compassion ou l’indignation et la colère, la disparition dramatique, lundi, de Mohammad Morsi ne manque pas de ramener à la surface nombre de questions : celles-là mêmes que charriait dans ses flots, en même temps que les espérances les plus folles, l’énorme vague de contestation qui, en 2011, parcourait le monde arabe. Hors la précaire exception tunisienne, le printemps arabe n’a guère tenu ses promesses; si bien que de toutes ces interrogations, la plus lancinante reste encore celle de savoir par quelle malédiction tous ces soulèvements populaires, toutes ces quêtes de démocratie et de liberté débouchent invariablement sur une même et immuable alternative entre autoritarismes religieux et dictatures militaires.


Étrange destin que celui de Morsi, fils de fellah gravissant pas à pas tous les échelons dans la hiérarchie des Frères musulmans, en apparatchik appliqué et manquant de tout charisme. Ingénieur diplômé, il décroche une maîtrise délivrée par une université et enseigne par la suite en Californie. Premier président à être démocratiquement élu en Égypte, et aussi premier civil à accéder à cette position, sa victoire est accueillie avec une remarquable sérénité dans le monde. Car durant sa campagne, le candidat a fait assaut de modération ; il se pose moins en héraut de l’islam qu’en fédérateur du peuple, clamant le statut de citoyens à part entière des chrétiens coptes.


Sa gestion des premiers mois est saluée en Occident, l’influent magazine américain Time allant jusqu’à lui décerner, en couverture, le titre d’homme le plus important du Moyen-Orient. Même les Israéliens y trouvent plus d’un motif de satisfaction : Morsi se garde en effet de remettre en cause le traité de paix avec l’État hébreu, même s’il souhaite y apporter certains amendements ; et surtout, il joue un rôle modérateur décisif auprès de ses frères idéologiques du Hamas, lors de la première guerre de Gaza.


Très vite cependant, le président islamiste se heurte à la quadrature du cercle. Cercle éminemment vicieux puisque, par définition, les dictatures militaires ne souffrent aucune forme d’opposition ou même d’activité un tant soit peu politique ; elles encadrent et terrorisent toutes les franges de la société civile, ne laissant plus d’autre point de ralliement, d’autre aire de protestation que la mosquée. À son tour cependant, et toujours par définition, l’idéologie islamiste une fois arrivée au pouvoir s’accommode mal des normes démocratiques en cours dans les sociétés laïques ; même l’islamisme dit modéré a rarement échappé aux dérives totalitaires.


En butte à l’hostilité déclarée des généraux qui, depuis des décennies, mènent la felouque et contrôlent même les divers rouages du circuit économique, Mohammad Morsi a cru ainsi trouver la parade dans une course à l’absolutisme, celui-là même dont il fait reproche à ses détracteurs. Il s’octroie ainsi les pleins pouvoirs, dont celui de légiférer en solo, mais s’avère incapable d’assurer la sécurité et de ranimer le cours des affaires. Prévisible, dès lors, était l’issue de cette bataille opposant le pot de fer et le pot de terre et qui, de manifestations en contre-manifestations, s’est soldée par des torrents de sang et des milliers d’arrestations d’activistes.


Le régime du Caire n’avait nulle raison certes de provoquer la mort du président déchu, qui a apparemment succombé à un arrêt cardiaque dans sa cage de verre blindé, alors qu’il usait avec animation des cinq minutes de parole qui lui étaient accordées; jugé pour diverses affaires, il était déjà condamné à 45 ans de prison. C’est néanmoins la grave accusation de meurtre à petit feu que lui porte la Confrérie musulmane, citant les inhumaines conditions de détention réservées à son leader malade et privé même de ses médicaments. Emboîtant le pas à diverses ONG, les Nations unies réclament l’ouverture d’une enquête minutieuse et impartiale, tandis que le président turc Erdogan, vieil ennemi du président Sissi, tient les tyrans d’Égypte pour responsables du martyre de Morsi.


C’est dire que si ce dernier a été enterré à la va-vite mais sous haute surveillance policière, des remous ne sont guère à exclure dans les prochains jours, sur une terre vouée, aujourd’hui comme hier, à la loi des pharaons.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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