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Liban - Crise régionale

Hariri solidaire du Golfe... mais dans les limites du réalisme politique

Le build-up saoudo-américain se poursuit contre Téhéran. Le Liban peut-il y échapper ?

Saad Hariri en compagnie du roi Salmane d’Arabie, à son arrivée à Riyad dans la nuit de jeudi à vendredi. Photo AFP/Dalati et Nohra

Les deux sommets extraordinaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et de la Ligue arabe qui se sont tenus vendredi avant l’aube à La Mecque, en Arabie saoudite, ont dégagé une position quasi unanime de la part des pays arabes face à l’Iran, au lendemain des opérations de sabotage de navires au large des Émirats arabes unis le 12 mai, ainsi que des attaques au drone contre un oléoduc le 14 mai en Arabie saoudite, revendiquées par les rebelles houthis au Yémen. Dix des onze points du communiqué final du sommet arabe sont consacrés à la dénonciation des « ingérences » de l’Iran, son « comportement menaçant », son soutien aux rebelles yéménites et ses « menaces » contre le trafic maritime.

Ces deux sommets ont été suivis ce matin avant l’aube par un troisième, celui de l’Organisation de la coopération islamique (OCI).



(Lire aussi : Le sommet islamique réaffirme sa "solidarité" avec le Liban)


« La solidarité » de Hariri
Le Liban, qui était représenté au sommet de la Ligue arabe par le Premier ministre Saad Hariri, à la tête d’une délégation formée notamment des ministres Jamal Jarrah et Waël Bou Faour et du secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, l’ambassadeur Hani Chmaytelli, a lui-même insisté sur la « solidarité arabe » face à ces agressions, en soulignant que le Liban ne renoncerait jamais à son « identité » et son « appartenance » arabes.

« Nous condamnons fermement les attaques contre les Émirats arabes unis et le royaume d’Arabie saoudite et appelons à la plus grande solidarité arabe pour les affronter », a affirmé M. Hariri dans son allocution. « La solidarité arabe reste l’arme la plus puissante entre les mains des Arabes et des pays réunis ici aujourd’hui pour la protection de l’identité arabe », a-t-il noté.

« Nous, au Liban, tenons à cette solidarité et parions sur elle pour renforcer l’action commune arabe, atteindre la stabilité requise à tous les niveaux et freiner toute escalade irresponsable dans la région et toute violation des exigences du voisinage et du dialogue. Le Liban fait partie intégrante de cette nation et il est un membre fondateur de la Ligue arabe. Il ne renoncera en aucun cas à cette appartenance et restera loyal à la loyauté de ses frères et au développement de ses relations avec eux », a ajouté M. Hariri.

Le Premier ministre a par ailleurs réitéré « le refus du Liban de tous les projets d’implantation et l’attachement des Libanais à la Constitution et à l’accord de Taëf ». « Les Libanais appellent leurs frères arabes à protéger la formule libanaise des tempêtes régionales et leur demandent de les aider à trouver une solution urgente à la tragédie des déplacés syriens (…) », a-t-il indiqué, soulignant le soutien du Liban « au peuple palestinien dans sa lutte pour faire valoir ses droits et établir un État indépendant avec Jérusalem pour capitale ».

Interrogé par L’Orient-Le Jour, l’ancien député Farès Souhaid voit dans les trois sommets, notamment à la lumière du « lieu symbolique » où ils se déroulent, l’expression de « doléances arabes », qu’elles soient de nature stratégique, identitaire ou confessionnelle, pour « faire face à la dynamique nuisible de l’Iran au sein du monde arabe ». Et de préciser : « Comprendre des doléances arabes qui sont indépendantes des raisons qui poussent les États-Unis dans leur antagonisme avec l’Iran, comme les intérêts pétroliers, les intérêts arabes pour sauvegarder l’identité culturelle et des raisons islamiques pour confirmer que la référence de l’islam reste le monde arabe, l’Arabie saoudite plus particulièrement, et ne saurait devenir perse. »

Pour l’analyste politique Sami Nader, les deux sommets constituent sans conteste une « offensive diplomatique saoudienne » contre l’Iran et ses alliés dans la région qui, combinée à une pression américaine de plus en plus forte sur Téhéran, pourrait bien paver la voie à une initiative sous l’égide de l’ONU, « désormais dotée d’une légitimité arabe et islamique ». L’analyste stratégique Khalil Hélou, général à la retraite, va plus loin et entrevoit « des préparatifs saoudiens qui pourraient déboucher sur une frappe contre l’Iran ».

La complémentarité arabo-américaine est du reste mise en exergue par notre chroniqueur politique Philippe Abi-Akl qui, citant des sources diplomatiques bien informées, indique que les trois sommets sont le résultat d’une demande expresse américaine visant à « renforcer la position de Washington » face à Téhéran et « baliser le terrain pour le marché du siècle », en l’occurrence le futur plan de paix américain pour le Proche-Orient.



(Lire aussi : L’Iran se réapproprie la politique de division syrienne au Liban, l'éclairage de Philippe Abi-Akl)



Pompeo, l’Allemagne et le Hezbollah
Cette complémentarité s’est d’ailleurs traduite une fois de plus hier par une position du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui a appelé l’Allemagne où il se trouvait en visite à bannir à son tour le Hezbollah, trois mois après la décision de la Grande-Bretagne, le 25 février dernier, de considérer le parti chiite dans son intégralité comme une organisation « terroriste » – et non plus seulement son aile militaire.

Pour Sami Nader, la position de M. Pompeo relative au Hezbollah s’inscrit dans la ligne de l’offensive américaine contre l’Iran et le Hezbollah, notamment vis-à-vis des Européens, initiée à Munich en février dernier, point d’inflexion d’un « délitement de la position européenne à l’encontre de Téhéran ». Washington a rompu avec la « politique de saucissonnage » qui prévalait sous Barack Obama, à savoir qu’il fallait dissocier l’aile politique de l’aile militaire du Hezbollah ou, plus globalement, dissocier pour les besoins diplomatiques liées à l’accord sur le nucléaire les ambitions stratégiques régionales de Téhéran de ses velléités nucléaires stricto sensu. La distinction avait permis, sous le couvert de la diplomatie, à l’Iran de multiplier les acquis militaires stratégiques dans le monde arabe, notamment sur la rive orientale de la Méditerranée, explique M. Nader. Cette ère est révolue.

Et si Mike Pompeo s’est montré conciliant à l’égard d’Instex, le mécanisme créé par les Européens pour contourner les sanctions américaines contre Téhéran et sur lequel pèse pourtant la menace directe de mesures punitives, c’est parce que « les pays européens commencent à réaliser les limites de leur pouvoir, à savoir leur capacité à échapper à la centralité de Washington sur le plan économique », selon Sami Nader.

Une lecture du déplacement de Mike Pompeo en Allemagne à laquelle Khalil Hélou ajoute de son côté, en dépit de « son timing significatif », une dimension plus globale, à savoir, au-delà du contexte purement iranien, une volonté américaine – sous une menace de sanction à peine voilée contre l’Allemagne – d’isoler Huawei dans le cadre de la politique de containment de la Chine pour « l’empêcher d’avoir accès au high-tech occidental qu’elle pourrait utiliser pour booster son économie et son programme militaire ».



(Lire aussi : Nasrallah menace les États-Unis de construire une usine de missiles balistiques de précision au Liban)



Des retombées sur le Liban ?
Concernant les éventuelles retombées du triple sommet et de ses résolutions sur le Liban, dans un climat de crispation régionale de plus en plus paroxystique, les lectures divergent.

Une source proche des idéaux du 14 Mars veut voir dans les développements qui se déroulent sur la scène intérieure depuis quarante-huit heures – l’antagonisme politique croissant entre le courant du Futur et le Courant patriotique libre (voir par ailleurs) – la traduction sur le terrain de cette ligne de clivage arabo-iranienne manifeste. En d’autres termes, Saad Hariri sera tôt ou tard contraint de faire le choix de la confrontation, dans la foulée du consensus arabe.

Farès Souhaid estime pour sa part qu’au-delà de M. Hariri et de l’avenir de sa posture, il va sans dire qu’aussi bien en 1958 qu’en 1967, ce sont des circonstances régionales – le pacte de Bagdad sous Camille Chamoun et la défaite de Nasser sous Charles Hélou – qui ont modifié les rapports de force sur l’échiquier local. Il sera donc impossible de ne pas tenir compte, dans les jours à venir, des mutations régionales, dit-il – le regard tourné vers le compromis présidentiel. Khalil Hélou s’interroge quant à lui sur le sens du discours de « solidarité » et de la position de M. Hariri au sommet arabe, alors que l’Irak, l’autre pays arabe qui est le plus sous l’influence de l’Iran dans la région à part le Liban, s’est abstenu, contrairement à Beyrouth, d’adhérer aux résolutions finales. S’il se félicite de la position du Premier ministre, le général Hélou se demande dans quelle mesure il peut, compte tenu des rapports de force nettement en faveur du Hezbollah, pousser la logique jusqu’au bout une fois rentré au pays, quitte à provoquer une crise politique et une confrontation. La solution sera sans doute, estime-t-il, de faire de l’« équilibrisme » entre ce que le Golfe souhaite entendre et ce que le Hezbollah impose de facto sur le terrain. De l’ultraréalisme, en somme, avec « un mélange de duplicité et de soumission au fait accompli ».

Des analystes citant des sources proches de M. Hariri confirmaient hier soir cette tendance du Premier ministre vers le maintien de la gestion de crise pour éviter des secousses supplémentaires au pays, en indiquant que le Liban était solidaire de l’Arabie et des Émirats, mais « sur base de son attachement à la politique de distanciation dans le cadre du giron arabe, pas sur le mode de la confrontation » avec l’Iran…



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commentaires (4)

Des préparatifs saoudien en vue d’une frappe contre l’Iran! Heureusement que vous avez pris votre retraite mon général. Ahlala you made my day Sinon bah oui, il y a sûrement un peu de vrai dans chacune des analyses. Ces messieurs sont dans leur campagne de pression maximale contre l’Iran, mais bon, rien de spécialement nouveau pour ce pays, en même temps ils ont fait pire avec la Syrie sans avoir gain de cause. C’est surtout au peuple que ces gens font mal. Au Liban rien ne changera, Saad n’avait pas envie de se faire gifler à nouveau, ou pire de se faire découper en morceaux, il leur a donc dit ce qu’ils voulaient entendre, ni plus ni moins

Chady

03 h 36, le 05 juin 2019

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Commentaires (4)

  • Des préparatifs saoudien en vue d’une frappe contre l’Iran! Heureusement que vous avez pris votre retraite mon général. Ahlala you made my day Sinon bah oui, il y a sûrement un peu de vrai dans chacune des analyses. Ces messieurs sont dans leur campagne de pression maximale contre l’Iran, mais bon, rien de spécialement nouveau pour ce pays, en même temps ils ont fait pire avec la Syrie sans avoir gain de cause. C’est surtout au peuple que ces gens font mal. Au Liban rien ne changera, Saad n’avait pas envie de se faire gifler à nouveau, ou pire de se faire découper en morceaux, il leur a donc dit ce qu’ils voulaient entendre, ni plus ni moins

    Chady

    03 h 36, le 05 juin 2019

  • Concours: Pourras tu ecrire une phrase aussi longue? La complémentarité arabo-américaine est du reste mise en exergue par notre chroniqueur politique Philippe Abi-Akl qui, citant des sources diplomatiques bien informées, indique que les trois sommets sont le résultat d’une demande expresse américaine visant à « renforcer la position de Washington » face à Téhéran et « baliser le terrain pour le marché du siècle », en l’occurrence le futur plan de paix américain pour le Proche-Orient.

    Georges Yared

    20 h 11, le 01 juin 2019

  • et voila que ca reprend ! une nouvelle strategie / doctrine / cette fois ci loin de cette coquine/horrible/dechante distanciation . Bonjour la solidarite "arabe"

    Gaby SIOUFI

    13 h 51, le 01 juin 2019

  • C,EST NATUREL D,ETRE SOLIDAIRE DES PAYS ARABES ET NON DE L,IRAN PROVOCATEUR.

    L,AUTHENTIQUE LIBRE EXPRESSION

    08 h 07, le 01 juin 2019

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