par Dr Carine CHAMOUN CHAMMAS

Mon pays, ma déchirure

Beyrouth, la nuit. Illustration Bigstock

Je me tiens devant la glace à l’aube de ma cinquantaine. Je me regarde comme on scrute la lune un soir où elle est pleine. Je me regarde et il me semble que je me vois pour la première fois. Voici plis d’amertume et vallées de larmes. Où sont donc les pattes-d’oie ? Mes moments de joie ont-ils été si légers et brefs qu’ils n’ont guère laissé d’empreinte ? Se pourrait-il que toute cette vie partagée ne se soit écoulée que dans la peine ? Je te regarde. Le temps a passé aussi sur toi. Tes flancs ont perdu leur fermeté. Des verrues immondes te poussent de partout, grises et mornes. Des ulcères rongent tes chairs et mettent à nu tes entrailles. Tes veines sinueuses qui autrefois charriaient la vie en flots tempétueux se tortillent sur ta peau desséchée. Ta crinière autrefois beau panache blanc se fait clairsemée.

Même vu de loin, de haut, j’ai du mal à croire qu’un jour je te trouvais beau. Et pourtant nous avons partagé tant de choses. Je t’ai accompagné dans tes quatre cents coups alors que je n’étais qu’une gamine.Tu étais mon idole, mon modèle, au grand désespoir de mes parents. J’ai partagé tes nuits blanches et noires. La ville coupée en deux, les hommes en treillis, les armes affichées, la violence contenue qui peut exploser à tout moment, la peur sourde, le sommeil jamais tranquille, jamais profond, la mitraille en sourdine, la suspicion, les sens toujours en alerte, le cœur toujours en avance d’un battement parce que calé sur le bruit dehors, les bougies, les réchauds, le pain plus ou moins rassis, le picon, le ramek ou le zwan, les corridors, les paliers, les cages d’escalier, les abris dont les murs tremblent au rythme de la canonnade, les vitres qui explosent et s’effritent en pluie tropicale, les départs, les arrivées, Wardeh qui annonce un cessez-le-feu qui dure le temps de la pause pipi, Feyrouz qui aime ce qui disparaît sous nos yeux, les avions qui déchirent le ciel, qui lacèrent le cœur et retournent la terre, les quartiers et les rues qui ne ressemblent plus à rien, les cadavres de toutes nationalités, les herbes folles qui colonisent les ruines et le silence qui ne revient jamais.

Et un jour, c’est fini. Comme ça. Aussi simplement qu’un trait de crayon sur un papier. Finies la peur, la haine, la vengeance et la méfiance. Aujourd’hui, quand j’y pense, je t’en veux. J’étais jeune, très jeune, et toi l’aîné. Tu aurais dû me protéger, m’assurer abri et protection. Au lieu de cela, c’est moi, l’enfant, qui t’ai enveloppé, je t’ai donné ma foi, mon énergie et la force de continuer, de croire en un avenir qui, au vu de ce qui se passait, nous semblait impossible. J’ai soigné le grand blessé que tu étais, j’ai mis des pansements d’amour sur tes blessures superficielles et j’ai tenté tant bien que mal d’aller jusqu’à tes plaies profondes de haine, de méfiance et d’intolérance. Ensemble, nous avons boité un bout de chemin, nous avons vu se lever des villes nouvelles, grandir les enfants de l’après. On les a vus se croiser puis se découvrir. On les a vus même se marier au grand dam de leurs parents. Nous avons survécu à tellement de choses toi et moi qu’on aurait pu penser qu’une fois les choses tassées, calmées, la vie allait être plus belle. Quelle illusion ! Moi qui rêvais d’une oasis de paix et de dialogue, moi qui pensais que la vie nous aurait appris au moins la vanité de la haine et des conflits, qu’ensemble nous allions lever l’étendard de la fraternité dans cette plaie ouverte qu’est cette partie du monde.

Dans mon délire je pensais même que le mot Yahvé retentirait à nouveau dans la vielle synagogue abandonnée et reconstruite. Car à quoi sert un lieu de culte si Dieu n’y est pas nommé ? Mais je fais face à ton hypocrisie. Tu te réclames de Jean-Paul II, tu jettes de la poudre aux yeux des étrangers, mais tu dresses tes enfants les uns contre les autres pour mieux les dominer. Les vieux démons t’ont repris et je ne peux rien faire pour t’y arracher. Comment en sommes-nous arrivés là toi et moi ? J’ai gardé mes rêves et mes utopies et j’ai fait ma vie avec. J’ai élevé les enfants avec des idéaux d’un autre temps. Je les ai rivés et vissés a une terre généreuse qui se vidait progressivement de ses couleurs. J’ai rempli leurs yeux du bleu d’une mer qui se remplissait de tes déchets et du vert de forêts que rongeaient tes carrières. Je leur ai parlé d’ancêtres, phéniciens et autres, de héros qui n’adoraient pas le même Dieu mais idolâtraient la même Terre, de martyrs à qui nous devions tous notre présence et qui attendaient une reconnaissance nationale, de disparus qui attendaient qui sépulture, qui retour à la maison.

Là où je me suis acharnée à élever, tu t’es entêté à abaisser. Tes enfants, tu voulais les garder enferrés aux zaïms et aux clergés. Tes filles tu les as longtemps utilisées comme ventres pour porter tes combattants et tu les as jetées en temps de paix, tu continues à les vendre aux plus offrant dès que Dame Nature les marque de son sceau, tu leur refuses protection quand elles se font violenter, tu renies leurs enfants dès lors que leurs pères ne te plaisent pas, tu les leur arraches dès lors qu’elles veulent leur liberté, tu ignores leurs diplômes et leurs qualifications, tu leur voles leurs sièges parlementaires pour plaire aux mâles qui flattent ton ego.Tes fils tu les as utilisés comme bras armés et chair à canon et tu les as réduits au silence en temps de paix, tu les as privés d’avenir en les privant d’abord d’éducation ensuite de ressources, tu les as forcés à l’exil ou à une vie de sacrifices et de privations où tu pourrais continuer à les manipuler, tu leur as dénié leurs droits à la différence et à l’expression libre, et dès qu’ils ont tenté de changer la donne, tu les as réduits au silence et tu as escamoté leurs voix. Je te regarde aujourd’hui après toutes ces années et je n’aime pas ce que je vois. Je n’aime pas la façon dont tu t’accommodes de peu, tes compromis, ton laisser-aller. La médiocrité te ronge de l’intérieur. Tu vis petit, tu rêves petit. Tu respires un air vicié et tu t’en fous, tu nages dans tes ordures et tu t’en fous, tu manges de la viande avariée, des légumes de contrebande et tu t’en fous, tu te meurs dans les hôpitaux de cancers rares et fulminants et tu t’en fous, tu es envahi de pauvres hères encore plus en détresse que toi et tu t’en fous, tes vieux meurent de solitude dans leurs maisons ou sur tes trottoirs et tu t’en fous, les pères s’immolent devant des écoles qu’ils ne peuvent plus payer et tu t’en fous, les jeunes s’en vont – souvent parce que partir est moins cher que rester – et tu t’en fous. Tu te fais voler, arnaquer, tu n’es plus qu’une carcasse décharnée que des vautours de plus en plus avides sucent jusqu’à la moelle et tu t’en fous.

À la violence armée a succédé une autre plus sournoise, verbale, économique et culturelle. Et moi je suis fatiguée. Je n’ai plus envie de lutter, de nager à contre-courant, de tenter de te sauver alors que tu te vautres dans cette boue que je ne peux plus sentir. Je n’en peux plus d’être transparente à tes yeux, d’être quantité négligeable dans tes calculs. Je ne dors plus, je ne vis plus je ne suis plus que l’ombre de moi-même, j’erre dans tes rues que je ne reconnais plus, j’écoute tes fils qui ne sont plus que plaintes et lamentations, les plumes se sont asséchées, les voix se sont tues, la vulgarité a envahi scènes et écrans. Un par un les fusibles sautent, l’obscurité envahit peu à peu l’espace et la nuit n’est plus loin désormais.

Tu veux que je te le dise, c’était mieux avant. Oui, avant, au temps des horreurs, des conflits et des privations. C’était mieux parce qu’il y avait de la place pour l’espoir, qu’il restait de la fraternité et que demain était une possibilité. Tu veux que je te le dise plus haut, tes changements et tes reformes, tu es seul à y croire et tu ne les vends plus à personne. Hypocrite et pharisien tu ne recherches que les ors et les apparats pour toi et tu jettes les miettes à tes enfants en leur faisant croire que tu vas leur ouvrir les portes du paradis. Et moi, moi je suis peut-être une femme de peu de foi mais c’est avec le cœur lourd que je te le dis, je ne te crois plus et pire que cela je ne crois plus en rien, tu m’as privée même de l’Espérance. Pire que tout cela, ce qui m’empêche de dormir, ce qui me torture jour et nuit, c’est la possibilité que je me sois trompée sur toute la ligne, c’est que je sois obligée de reconnaître et d’écrire noir sur blanc ces quelques mots qui anéantiront tout avenir… je ne t’aime plus… tel que tu es devenu, je ne t’aime tout simplement plus.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


Je me tiens devant la glace à l’aube de ma cinquantaine. Je me regarde comme on scrute la lune un soir où elle est pleine. Je me regarde et il me semble que je me vois pour la première fois. Voici plis d’amertume et vallées de larmes. Où sont donc les pattes-d’oie ? Mes moments de joie ont-ils été si légers et brefs qu’ils n’ont guère laissé d’empreinte ? Se pourrait-il...

commentaires (11)

Bravo!

Gros Gnon

10 h 03, le 08 juin 2019

Tous les commentaires

Commentaires (11)

  • Bravo!

    Gros Gnon

    10 h 03, le 08 juin 2019

  • Enfin, chaque mot est un résumé d'un vécu.

    Eddy

    17 h 24, le 03 juin 2019

  • Ne me laissez pas seul, l’ami Sanferlou. Je serai en deuil pour votre dernier commentaire. En confiance, C.F.

    CHARLES FAYAD

    17 h 17, le 03 juin 2019

  • A sanferlou mais Pq mon ami ... ?!? Le dernier commentaire ?!

    Bery tus

    14 h 48, le 03 juin 2019

  • Magnifique ! Sensibilité, finesse et intelligence se retrouvent pour décrire cette puanteur immonde que nous subissons tous les jours.

    Moussalli Georges

    13 h 06, le 03 juin 2019

  • Fut un temps où la parole comptait face à l'hystérie et où le mot "ayyb" comptait pour quelque chose. Adieu les amis commentateurs de tout bord. Je signe mon dernier commentaire.

    Wlek Sanferlou

    20 h 31, le 02 juin 2019

  • MAIS, je soulève deux idées qui m’ont heurté frontalement,je vous cite : 1- ""À LA VIOLENCE ARMEE A SUCCEDE UNE AUTRE PLUS SOURNOISE, VERBALE, ECONOMIQUE ET CULTURELLE."" ''Au commencement était le Verbe'', comme on dit dans les livres sacrés. A la parole sournoise succède la violence … D’abord le mot qui tue. C’est prouvé par l’Histoire … 2- TU VEUX QUE JE TE LE DISE, C’ETAIT MIEUX AVANT…. C’ETAIT MIEUX PARCE QU’IL Y AVAIT DE LA PLACE POUR L’ESPOIR, QU’IL RESTAIT DE LA FRATERNITE ET QUE DEMAIN ETAIT UNE POSSIBILITE. Là vous prenez le risque d’avoir raison contre tout le monde. Jamais le passé n’était meilleur, et c’est l’aveu d’une naïveté de croire que tout allait pour le mieux, surtout quand on soigne les cancers par l’aspirine… En confiance, C.F.

    CHARLES FAYAD

    13 h 23, le 01 juin 2019

  • Pas mal ces ""sanglots sur les dunes"" qu’on affectionne particulièrement chez nous, surtout sur le mode du moi-je (j’ai compté quelques 64 moi-je, moi-je) mais peu importe, le propos est très pertinent. Le dépit suit toujours, et comme on dit, et c’est bien connu, les gens supportent mal la déception que l’épreuve. Vous avez raison, on l’attendait d’achever sa mue, pour être surpris de voir un monstre. En confiance, C.F.

    CHARLES FAYAD

    13 h 22, le 01 juin 2019

  • MA DECEPTION ! OU LE REVE ENVOLE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 05, le 01 juin 2019

  • De la très haute littérature malgré son ancrage à la réalité. Magnifique !

    MGMTR

    09 h 40, le 01 juin 2019

  • Enfin quelqu’un qui met des mots et des images sur notre tristesse et notre deception devenues viscerales. Le Liban est comme quelqu’un qu’on deteste de l’avoir trop aimé.

    Marie-Hélène

    07 h 37, le 01 juin 2019