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Moyen Orient et Monde

Iyad el-Baghdadi, une voix libre dans le monde arabe

Portrait

Le militant palestinien a été alerté par les autorités norvégiennes de « menaces » pesant sur sa personne.


23/05/2019

Il est l’un des fers de lance de cette jeunesse éduquée qui rejette de manière virulente le monde arabe de papa. Devenu persona non grata en 2014 dans son pays d’adoption, les Émirats arabes unis, Iyad el-Baghdadi, un activiste d’origine palestinienne, est aujourd’hui sous le coup de nouvelles menaces. « Pas ce Baghdadi-là », comme il le précise sur son compte Twitter, en référence à Abou Bakr, calife autoproclamé du groupe État islamique, avec lequel il avait été confondu en 2016. « Cet imbroglio m’avait fait rire à l’époque », confie-t-il par téléphone à L’Orient-Le Jour.

Réfugié politique en Norvège depuis 2015, le président de la Fondation Kawakibi et membre du think tank Civita a été informé le 25 avril par les services de renseignements de son pays d’accueil, alertés par la CIA, qu’il était une « cible », et mis momentanément sous protection policière. « Je n’ai pas peur », clame-t-il, tout en continuant de mobiliser l’opinion publique et les médias. Pour l’activiste, l’origine de ces menaces est un secret de polichinelle. Critique acerbe de longue date du pouvoir saoudien, ce seraient avant tout ses liens avec Jamal Khashoggi, l’éditorialiste saoudien assassiné en octobre 2018 au consulat de son pays à Istanbul, que le gouvernement saoudien lui reprocherait. Le militant accuse directement le prince héritier Mohammad ben Salmane (MBS) et son bras droit Saoud el-Kahtani d’être derrière cette chasse aux activistes. « MBS a créé une règle selon laquelle il peut tuer n’importe qui, où qu’il soit », dénonce Iyad el-Baghdadi. « Si tu es menacé alors que tu te trouves en Norvège, quelle chance ai-je ici », lui a écrit récemment un défenseur des droits de l’homme d’un pays arabe.

Depuis l’avènement des printemps arabes en 2011, l’activiste est devenu un modèle pour beaucoup. « C’était une occasion unique de regagner notre liberté et nos droits fondamentaux, et j’ai plongé dedans tête première », raconte-t-il. Lors des premières manifestations en Égypte, il est résident aux EAU et possède des documents de voyage de réfugié palestinien. Difficile alors de rejoindre la place Tahrir en soutien aux activistes. Son engagement se fait à distance à travers le seul espace d’expression qui s’offre à cette jeunesse arabe : Twitter. Très vite, ses séries de tweets commentant les événements, mais aussi ces traductions de l’arabe à l’anglais de chants révolutionnaires et de vidéos vont faire d’Iyad el-Baghdadi une référence parmi les réseaux d’activistes et une source foisonnante pour les internautes du monde entier. Ses idées et ses prises de position résonnent auprès de la jeunesse arabe unie dans un même combat, celui « d’une génération ».


(Pour mémoire :  Un militant pro-démocratie arabe se dit la cible de menaces saoudiennes)


Aucun agenda

Dans une région où beaucoup d’intellectuels ont tendance à s’aligner sur un camp, l’activiste détonne. Il est le symbole d’une génération qui, dans la continuité d’un Samir Kassir, considère que le combat pour la cause palestinienne est indissociable du combat contre la tyrannie dans toute la région. Alors que, par le passé, une partie de la gauche arabe a lié son destin à celui des régimes autoritaires, Iyad el-Baghdadi ne répond à aucun agenda. Critique de toutes les dérives autoritaristes, quelles qu’elles soient, il se dit guidé par sa seule « foi, sa morale et ses principes ». Sa stratégie et sa connaissance des réseaux sociaux font mouche. Sur Twitter, son analyse de la région est rapidement recherchée et l’usage de l’anglais lui permet à la fois de se démarquer et de se protéger. Le hashtag #ArabTyrantManual qu’il crée en se moquant des dictateurs arabes réagissant aux révolutions devient viral. Iyad el-Baghdadi continue de dénoncer le régime syrien, et de démonter une à une les théories complotistes qui pullulent. « Chers apologistes d’Assad “soutenant” la Palestine, le sang des enfants palestiniens n’est pas plus rouge que celui des enfants syriens », écrit-t-il en 2015. « J’ai été radicalisé à une époque, après l’invasion américaine en Irak, je lisais beaucoup sur le salafisme jihadiste. Puis je me suis déradicalisé seul. Les printemps arabes ont vraiment posé le dernier clou de ce passé-là, car cela m’a fait comprendre que je n’avais pas besoin de la violence », confie-t-il. Depuis, il a en horreur les idéologies extrémistes. « Je suis anti-EI, anti-Nosra (branche syrienne d’el-Qaëda) et anti-Hezbollah. » « Nasrallah, libérant la Palestine depuis 2012, en aidant Assad à tuer les Syriens », tweete-t-il en 2015. La participation active du Hezbollah dans la répression de la rébellion antirégime l’a fait changer totalement d’avis sur le leader charismatique du parti chiite. Ses prises de position engendrent inéluctablement des réponses de la part d’une armée de trolls. « Ils ne peuvent pas me traiter d’islamiste, parce qu’ils savent que je suis contre eux, ou d’extrémiste, car je suis un expert de la déradicalisation, de pro-Qatar ou pro-Erdogan, parce que je m’oppose à tout le monde », ajoute-t-il. Alors certains se déchaînent sur ses origines palestiniennes, notamment en ce moment, à l’approche de la présentation du plan de paix concocté par Jared Kushner.

« Je ne voulais pas d’enfants »

Son histoire personnelle explique en partie son engagement politique et sa position antipartisane. « C’est très difficile de grandir sans politique lorsqu’on est palestinien. C’est quelque chose à laquelle on ne peut échapper », dit-il. Fils d’un émigré palestinien issu de parents qui avaient fui la Palestine en 1948 pour se rendre en Égypte, Iyad el-Baghdadi est né en 1977 au Koweït puis a grandi aux Émirats arabes unis. Lors d’un contrôle de passeports à l’aéroport alors qu’il n’a que quatre ans, son frère et lui sont séparés de leur mère de nationalité jordanienne. Face au désarroi de la mère, l’agent de sécurité lui lance : « C’est de ta faute, pourquoi as-tu épousé un Palestinien ? »

« En 1982, l’invasion israélienne du Liban a coïncidé avec la Coupe du monde de football. Je me souviens de la ferveur générale, mais aussi de l’inquiétude de mon père », confie-t-il. S’il défend ardemment la cause palestinienne, Iyad el-Baghdadi en dénonce certains travers. « Je trouve très important en tant que palestinien de lutter contre l’antisémitisme et contre la violence, car cela nuit à notre cause », confie-t-il.

Il ne s’est jamais vraiment senti chez lui aux Émirats. « Dans le meilleur des cas, ils vous font sentir que vous n’êtes qu’un invité », dit-il. Son activisme grandissant ne passe pas inaperçu, même s’il prend soin de ne pas critiquer publiquement son pays d’accueil. Des avertissements lui sont adressés fin 2013, alors même qu’il apprend que son épouse, avec qui il est marié depuis sept ans, est enceinte. « C’était une grossesse non planifiée. Je ne voulais pas d’enfant de peur que cela entrave mon activisme », dit-il sans détour. Détenu un temps, Iyad el-Baghdadi a choisi l’exil. Après un passage en Malaisie, c’est finalement en Norvège qu’il va trouver refuge. Invité à prendre la parole lors de l’Oslo Freedom Forum en 2014, il séjourne quelques mois, en plein hiver scandinave, dans un camp de réfugiés. Sa notoriété l’extirpe toutefois de ces conditions difficiles et lui permet d’être rejoint par sa femme et son fils. En septembre 2017, Jamal Khashoggi s’exile aux États-Unis. Les deux hommes se suivent depuis longtemps, mais Iyad comme de nombreux activistes se méfiait de celui qui fait partie de l’élite saoudienne et travaillait pour le gouvernement. « Tout a changé après son exil. Il s’est ouvert et s’est rapproché de nous », confie-t-il, tout en louant la sagesse et l’écoute attentive, des « qualités rares » du journaliste saoudien. Iyad el-Baghdadi a hérité de deux projets initiés par Jamal Khashoggi l’année précédant sa disparition brutale. Son implication pourrait lui valoir de graves conséquences. Très reconnaissant envers Oslo qui gère son cas, l’activiste reste sur ses gardes. « Les Saoudiens réfléchissent à leur manière de réagir par rapport à moi. J’ai encore reçu mardi un e-mail menaçant, et ils ont envoyé un message à ma famille », confie-t-il.




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Irene Said

Puisqu'il connait parfaitement la mentalité de ces gens et pays qui le menacent et le traquent, il ferait mieux de ne pas trop se mettre dans la lumière des médias,
et travailler dans l'ombre...pour rester libre et efficace !
Irène Saïd

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