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Yassin al-Haj Saleh : l’islamisme est-il l’islam ?

L'Orient littéraire

Dans son dernier ouvrage, Les impérialistes opprimés, l'écrivain syrien Yassin al-Haj Saleh, ancien prisonnier politique ayant passé 16 ans dans les geôles du régime Assad, nous livre une réflexion magistrale sur les conditions historiques, politiques et idéologiques qui ont déterminé l’émergence des mouvements islamistes.

19/05/2019
Le salafisme jihadiste est-il l’islam ? Autrement dit, la sauvagerie des organisations islamistes guerrières telles que Daech ou el-Qaëda est-elle, sinon l’expression d’un islam authentique, du moins l’une des potentialités inhérentes à cette religion ? Pour Yassin al-Haj Saleh, sont également dans l’erreur ceux qui disent oui et ceux qui disent non.

Dans son dernier ouvrage, Al-Imberyaliyoun al-makhouroun (Les impérialistes opprimés), cet écrivain syrien et ancien prisonnier politique ayant passé seize ans dans les geôles du régime Assad nous livre une réflexion magistrale sur les conditions historiques, politiques et idéologiques qui ont déterminé l’émergence des mouvements islamistes et, ce faisant, balaie beaucoup d’idées reçues sur l’islam et nous permet ainsi de poser un regard un peu plus lucide sur le monde dans lequel nous vivons.

Selon Yassin al-Haj Saleh, l’islamisme est une invention moderne inséparable de l’effondrement de l’Empire ottoman et de l’apparition, durant l’entre-deux-guerres, des États-nations dans le monde arabe. S’opposant à l’hypothèse anhistorique qui considère les islamistes comme une simple manifestation d’une religion musulmane immuable, traversant les siècles en demeurant toujours identique à elle-même, al-Haj Saleh affirme que les mouvements, organisations et groupuscules islamistes, jihadistes ou non (les Frères musulmans, le wahhabisme, el-Qaëda, Daech, Jabhat al-Nosra, etc.), et ce malgré leurs différences doctrinales, portent tous une même vision implicitement fondée sur la sacralisation de l’État-nation moderne, ou plutôt sur le fait de revêtir celui-ci d’un caractère fortement religieux. En effet, explique l’auteur, vouloir faire du texte coranique une constitution, de la charia une loi (civile et pénale) et de Dieu le souverain politique, revient à islamiser l’État laïque (surtout dans sa version totalitaire, nazie ou soviétique) ainsi que certains concepts-clé de la théorie politique moderne, et ne représente en aucun cas un retour à la pureté d’un État islamique originel qui aurait effectivement existé à un moment déterminé de l’histoire.

Or, cette islamisation de certains éléments de la modernité politique est rendue méconnaissable car les islamistes ont recours à un processus de remodelage de l’islam qui les fait apparaître, à leurs yeux ainsi qu’à ceux des autres, comme le produit nécessaire et l’expression authentique de cette religion. Il est donc facile de se méprendre et de croire que la violence des organisations jihadistes est directement issue de la religion musulmane elle-même ou, au contraire, horrifié par l’ampleur de cette violence, de nier toute relation entre ces organisations et l’islam. En réalité, l’islamisme jihadiste est l’islam et ne l’est pas : l’idéologie salafiste est constituée d’éléments provenant tous de la religion musulmane, mais qui sont structurés ensemble d’une manière à créer une doctrine historiquement inédite. 

Selon al-Haj Saleh, cette doctrine justifie la violence sans pour autant l’engendrer, les causes de cette dernière n’étant pas religieuses, mais historiques, politiques et sociales. Dans la plupart des pays arabes, les États sont « privatisés » : il ne s’agit donc pas simplement de régimes oppressifs et dictatoriaux, mais d’un cas de figure assez singulier où toutes les institutions publiques sont, de fait, la propriété privée d’une petite minorité (le plus souvent une famille) qui use de ces institutions avec pour seule fin de s’enrichir et de se maintenir au pouvoir, et qui traite la grande majorité des citoyens comme s’ils étaient une minorité, les privant de l’ensemble de leurs droits politiques. Ces oligarchies ne peuvent perdurer sans exercer sur les populations une violence périodique pouvant atteindre parfois l’ampleur d’un génocide, ni sans bénéficier du soutien des puissances occidentales qui voient dans chacun de ces régimes prétendument laïques une garantie de stabilité politique, une digue contre la prolifération de l’extrémisme religieux, ainsi qu’un allié dans la « guerre contre le terrorisme ». À cela s’ajoute le fait que nous, Arabes, vivons actuellement dans un désert intellectuel et idéologique, et toutes les conditions seront alors réunies pour créer une situation explosive où l’islamisme jihadiste apparaîtra à beaucoup comme la seule forme de rébellion possible. 

D’ailleurs, les islamistes, précise al-Haj Saleh, sont à l’image des régimes qu’ils se proposent de combattre : comme le sous-entend un slogan tel que « l’islam est la solution », leur but ne se réduit pas à pouvoir pleinement participer à la vie politique, mais consiste davantage à s’accaparer de l’État dans son intégralité, c’est-à-dire à l’islamiser. Et lorsqu’ils y réussissent, ils reproduisent le même type d’État sécuritaire qu’ils avaient voulu renverser, un État qui se comporte vis-à-vis de la population comme une force d’occupation extrêmement répressive et sanglante. De cela, Daech est une illustration exemplaire.

 
BIBLIOGRAPHIE   
Al-Imberyaliyoun al-makhouroun : fi al-mas’ala al-islamiya wa zouhour tawa’ef al-islamiyin (Les impérialistes opprimés : à propos de la question islamique et de l’émergence des sectes islamistes) de Yassin al-Haj Saleh, éditions Riad el-Rayyes, 2019, 336 p.



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