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La Dernière

Les mille vies de Michel Éléftériadès

Rencontre

À 48 ans, l’artiste sculpteur, musicien, producteur, « empereur » autoproclamé du Nowheristan, semble avoir endossé une image plus apaisée. Après trois ans de silence médiatique, le spécialiste ès arts du divertissement et de la controverse a laissé tomber son manteau d’empereur pour accorder une interview à « L’Orient-Le Jour ».

18/05/2019
Et si la vie était un gigantesque terrain de jeu? Mieux : une tapisserie monumentale qu’on tisserait comme on sculpte une cire vierge… Après tout, hier n’était peut-être rien d’autre qu’une folie et demain n’est jamais vraiment là. L’essentiel étant de trouver les bons enchaînements, les rebondissements les mieux calibrés, ceux qui font qu’on reprendra vie une énième fois et qu’un souffle nouveau nous fera parvenir à la narration la plus grandiose.

Michel Éléftériadès, à la manière d’un Salvador Dali ou d’un Che Guevara, a, d’une certaine manière et toutes proportions gardées, su faire de sa vie une véritable épopée romanesque, une destinée hors norme qu’il a bâtie à coups de paris avec cette ferveur passionnée qui caractérise les créateurs aux personnalités les plus complexes. « Dès l’enfance, j’ai compris que je ne pourrais pas me ranger dans une case bien déterminée. Quelqu’un qui ne me connaît pas me trouvera mille contradictions, mais moi je me sens en parfaite harmonie avec moi-même : je suis l’harmonie par le paradoxe. Je peux être très mystique et en même temps très matérialiste, je peux être très tendre et affectueux et en même temps presque cruel en cas de conflit. Mais il n’y a rien qui me fatigue autant que de rester tout le temps dans un même personnage. Dès que je me sens prisonnier d’une identité, du jour au lendemain, je change complètement. »

Devenu maître dans l’art de se réinventer, Michel Éléftériadès a pu être, au cours de sa vie, militaire, homme d’affaires, artiste peintre, sculpteur, compositeur, producteur, écrivain, le tout en faisant preuve d’une opiniâtreté déroutante : lorsqu’il est militaire entre 1991 et 1994, il fonde et dirige les M.U.R. (Mouvements Unis de Résistance) ; quand il est homme d’affaires, il lance le Music Hall de Beyrouth en 2003 qui fait un tabac et s’exporte à Dubaï et dans d’autres capitales quelques années plus tard, il fait l’acquisition d’un palace à Florence qui deviendra l’un des dix hôtels les mieux cotés d’Italie, et il est actuellement en train de développer des projets touristiques à Athènes et en Catalogne; peintre, il compose Le mur des lamentations, un tableau de 10 mètres de large ; sculpteur, il réalise plusieurs centaines de statues en bronze, dont de nombreuses ornent la superbe salle du B by Éléftériadès, un de ses restaurants luxueux et délurés perché sur le toit de la fondation Aïshti ; compositeur, il écrit des centaines de chansons et trois albums ; producteur, il collabore avec Wadih el-Safi ou encore Demis Roussos… On pourrait s’y perdre, lui s’y retrouve parfaitement et, dépassant les oppositions, cet ancien militant de gauche (il était membre du Parti communiste français) affirme avoir une forme d’aversion pour le capitalisme : « C’est un système que je n’aime pas. Je ne fais que jouer les règles du jeu. J’ai réussi dans ce système, mais j’aurais pu réussir dans n’importe quel autre système. Qu’on me mette dans un système de guerre, je deviens chef de guerre ; qu’on me mette au sein d’un système communiste, je deviens un leader communiste… La réussite pour moi est quelque chose d’important pour que j’aie droit à la parole. Dans mon esprit, pour avoir le droit de parler il faut le mériter, prouver qu’on est un bon, c’est-à-dire réussir. » Pour lui, et au risque d’en surprendre plus d’un, la réussite ce n’est donc pas amasser l’argent pour l’argent, c’est en disposer suffisamment pour être en mesure de s’exprimer. « J’aime l’argent parce qu’il me permet de faire de grands projets qui me plaisent. L’argent est le meilleur des serviteurs et le pire des maîtres. Mais je n’ai jamais accepté que l’argent devienne mon maître. L’argent doit surtout servir à mes délires professionnels les plus fous », explique celui qui s’est sacré empereur du Nowheristan, un pays virtuel dont l’objectif est de renverser les presque 200 gouvernements de la planète, de manière pacifique.


(Pour mémoire : Rendre la culture « sexy » lorsqu’elle tutoie la nuit)


De l’utopie au dégoût

En 2005, prophétisant qu’internet était en mesure de bousculer l’ordre mondial, Michel Éléftériadès crée un site virtuel dans lequel il annonce la création d’un État alternatif : le Nowheristan. Ayant pour ambition de lutter contre les inégalités, les injustices et la guerre par des propositions de solutions économiques, sociales et politiques diverses, l’État enregistre très vite des milliers de demandes de passeport. « Il y a à l’heure actuelle plus d’un million de Nowheristanais, répartis sur pratiquement tous les pays qui ont internet. Et ça ne fait qu’augmenter. Mais je ne m’occupe plus tellement de ça, j’ai délégué la naturalisation et la base de données à d’autres personnes ; ils m’envoient un rapport tous les six mois. » Persuadé que le projet nowheristanais (probablement sous un autre nom) est l’inéluctable devenir de la société humaine, l’empereur rejette la gouvernance démocratique, estimant que « c’est elle qui a amené au pouvoir Hitler, c’est aussi elle qui fera monter au pouvoir les radicaux et les islamistes. Il peut y avoir des dérives avec la démocratie, il y a des peuples qui basculent dans des délires collectifs. On ne peut pas faire confiance au peuple. Il y a une médiocrité intellectuelle et culturelle galopante dans les masses. Le Nowheristan n’est pas démocratique : il est gouverné par un Sénat des anciens qui sont des sages ayant prouvé au cours de leur carrière qu’ils sont brillants ». Pour comprendre l’importance de la dimension politique chez Michel Éléftériadès, il faut plonger dans son passé, et notamment dans ses années de jeunesse qui sont intimement liées à la guerre civile libanaise. Il raconte avoir grandi dans le Kesrouan : « Mon enfance était plate, ennuyeuse. Je détestais l’école, je détestais les voisins, la région où je vivais. Il ne se passait rien. C’est quand il y a eu la guerre de libération en 1989 que je suis sorti de mon ennui. J’avais 18 ans, j’ai rejoint l’armée. La guerre ça change tout, ce n’est pas un élément mineur dans la vie de quelqu’un. Quand on a été en contact avec la guerre, on devient une autre personne. Si je n’avais pas connu la guerre, j’aurais certainement été beaucoup plus artiste et beaucoup moins belliqueux. La guerre m’a un peu dégoûté de la nature humaine. Mais en même temps, elle a fait ressortir ce qu’il y a de plus profond en nous, c’est une sorte d’amplificateur qui fait ressortir la nature des gens : quelqu’un de bon devient extrêmement bon pendant la guerre, quelqu’un de généreux atteint le paroxysme de la générosité en faisant le don de sa vie pour sauver autrui, le méchant devient très méchant et le lâche très lâche. Il y a d’ailleurs beaucoup plus de lâches que de héros. » Au cours de sa vie, il a été plusieurs fois contraint à l’exil, notamment en France, à Cuba et dans les pays de l’Est. « C’était surtout la présence syrienne au Liban qui me forçait à partir. Quand je partais, c’est que j’avais le couteau sous la gorge. Je l’ai échappé belle plusieurs fois, on a même un jour piégé ma voiture à Jounieh. »

Mais en janvier 2016, ce n’est plus contre une armée qu’il mène combat, c’est contre l’obscurantisme de certaines lois libanaises. Il est en effet poursuivi en justice pour « adoration du diable » en raison d’une série de statues en bronze qu’il a fait fondre et qui ont été interprétées comme des symboles sataniques. « Ces sculptures n’avaient pourtant jamais été exposées et elles reposent sur des symboles marxistes de la confrontation entre le capital et le prolétariat », se défend-il. La polémique est initiée par un gendarme des FSI (Forces de sécurité intérieure) qui était en charge du district là où se trouve la fonderie dans laquelle Éléftériadès fait fondre ses bronzes. « Cet officier a eu l’idée de faire un scandale qui pourrait me nuire en montant cette histoire de toutes pièces. » Un prêtre, directeur du Centre catholique d’information, a, selon lui, été ensuite mis à contribution : « Le père Abdo Abou Kassem s’est plu à jouer au grand inquisiteur en jetant de l’huile sur le feu. C’est un coup monté de certaines milices libanaises, qui ont pris l’habitude de m’intenter des procès dès que j’ouvre la bouche. » Quoi qu’il en soit, ces statuettes d’une beauté malaisante sont bel et bien des œuvres d’art, et c’est encore une fois la question de la liberté d’expression qui doit être soulevée, au-delà de tout débat religieux.

Aujourd’hui, Michel Éléftériadès semble chercher la simplicité. Il s’est coupé les cheveux et taillé la barbe, a rangé son habit d’empereur et n’a plus envie que les gens le reconnaissent dans la rue. « La célébrité, que j’avais notamment connue par ma présence hebdomadaire pendant des années dans les émissions X-Factor, Coke Studio ou d’autres retransmissions télévisées, ne m’amuse plus. Et quand quelque chose ne m’amuse plus, j’arrête. Au fond, je suis un grand solitaire. La plupart du temps, je mange seul dans les restaurants, je voyage seul, je me promène seul. J’aime la solitude. »

Mais dans ces moments où le calme se fait ressentir entre deux tempêtes, où les folies de la veille appellent à la tempérance des lendemains, revient inlassablement la même question : combien de temps tout cela va-t-il encore durer ?


Pour mémoire

L’affaire Eléftériadès, ou l’instrumentalisation sociopolitique du « sacré »...

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