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Culture

« Ils sont tellement figés que les oiseaux se posent sur leurs têtes... »

Exposition

Décédé il y a trois ans, l’artiste syrien Nazir Ismail représentait, avec une subtile poésie, une humanité désenchantée. La galerie Art on 56th lui consacre une rétrospective.

Zéna ZALZAL | OLJ
26/04/2019

Toute sa vie, Nazir Ismail, peintre syrien né en 1948 et décédé en 2016, aura cherché à « transmettre l’état émotionnel et psychologique à travers la couleur et les lignes, ainsi que la vibration générale de l’art », comme il l’affirmait. Une quête aboutie, à en juger par les œuvres qui dégagent une indéniable émotion présentées à la galerie Art on 56th, à l’occasion du troisième anniversaire de sa disparition. Et pour cause, toutes les peintures accrochées sur les cimaises – majoritairement tirées du fonds de la famille de l’artiste – déploient sur des couches de couleurs chaudes et profondes, des sortes de faciès intemporels évocateurs d’une humanité désenchantée.

Une peinture mélancolique qui explore, à travers la récurrence de cette figure originelle, à mi-chemin entre la face iconographique et la silhouette totémique, des thèmes de perte, de confusion, d’accablement, d’étouffement et d’anxiété…

« Bien qu’autodidacte, il aura fait école », assure Noha Muharram, à la tête de Art on 56th. La galeriste qui a choisi de s’arrêter dans cette exposition sur les étapes essentielles du parcours de Nazir Ismail, depuis ses débuts en 1966 à Damas jusqu’à ses dernières toiles réalisées en 2015, évoque la fascination de l’artiste pour la couleur qui l’a mené à la peinture.


Humanité figée

« Orphelin très jeune, Nazir Ismail passe de longues heures à observer les variations des bains de teintures dans lesquels son voisin tisserand plongeait la laine, relate-t-elle. C’est sans doute de là qu’est née sa propension à littéralement imbiber de couleurs les différentes sortes de cartons ou de papiers froissés, plissés et marouflés qu’il utilisait pour peindre. »

Une technique personnelle qui donnera ces strates de tonalités diluées et floutées desquelles il fait émerger les visages immémoriaux qui feront sa renommée.

Des figures qu’on ne retrouve pas dans les premières œuvres, plutôt abstraites, que réalise l’artiste à l’encre, au fusain et au pastel. Ce n’est qu’à partir des années soixante-dix qu’elles commencent à apparaître, timidement d’abord, faces longitudinales imbriquées dans des paysages architecturaux et rocheux évoquant le site de Maaloula. Puis, de plus en plus présentes, en dépit de leurs traits estompés, de leurs regards sibyllins et de leur absence totale de bouche. Solitaires ou plus généralement groupées, ces silhouettes indistinctes et figées, sur lesquelles vient se poser parfois un oiseau, suggèrent néanmoins une variété d’expressions d’une éloquente profondeur. Et notamment celle d’une humanité réduite au silence dans un pays sous régime répressif.

Durant une période, sur le conseil du grand peintre syrien Fateh Moudaress, il met en sourdine la couleur, pour s’atteler plutôt à travailler le noir et blanc. Avant de revenir au milieu des années 90 aux tonalités chaudes et terreuses, qui forment les fonds clair-obscur sur lesquels il déploie ses groupes de personnages.

Exposées régulièrement depuis 1970 à Beyrouth, au Caire, à Paris et Genève, ses peintures lui vaudront plus d’un prix, dont celui des jeunes artistes à Damas en 1971, le prix du graphisme à Berlin en 1980 ou encore le 3e prix à la biennale de Charjah en 1996.Celui dont l’éternel souci était de « dépeindre l’être humain, dans son environnement, ses relations sociales, ses liens affectifs ou face à lui-même », devient l’un des artistes syriens les plus prolifiques de son temps. Au style immédiatement reconnaissable, à ces faces énigmatiques raconteuses d’histoires. Celles des hommes issus de cette région du monde, contraints de subir un destin de souffrance, de résignation ou d’exode… Des êtres sans voix, immobilisés dans leur élan vital et qui semblent illustrer la fameuse métaphore orientale Wa aala rououssihem tayron. Soit : « Ils sont tellement figés que les oiseaux se posent sur leur tête. »

Jusqu’au 1er juin à Art on 56th, rue Youssef Hayeck, Gemmayzé.



Pour mémoire

La terre des cent visages de Nazir Ismaïl

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