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Nos Lecteurs ont la Parole

Notre-Dame du monde

Hanna FAHED
OLJ
18/04/2019

J’écris le lendemain de la tragédie, installé chez Lacroix en face de la cathédrale Notre-Dame, en vue latérale cette fois.

Je me remémore tous les détails de la veille. Je ne compte plus mes voyages à Paris. À chaque fois que j’ai des vacances, et quelle que soit ma destination européenne, je passe quelques jours à Paris. Je ne m’en lasse jamais.

Notre-Dame de Paris, une fois dépassé le stade touristique de ma première visite en 2012, était devenue l’un de mes endroits préférés. J’y entre rarement, mais mes choix de sorties, les pauses entre amis sur les bords de la Seine, les points de rencontre et les balades, convergent toujours vers une vue de Notre-Dame.

Les villes européennes que j’ai visitées ont également souffert de cette obsession pour les cathédrales. Que ça soit la St-Stephan de Vienne, la St-Guy et la St-Nicholas de Prague, le Berliner Döm... Toutes m’épataient certes, mais je me voyais toujours et presque inconsciemment ajouter : « Ce n’est quand même pas Notre-Dame. »

Ce « notre » inclusif, je me le suis approprié dès ma rencontre avec la cathédrale. Elle appartient aux Parisiens, mais aussi au monde entier, qui utilise rarement le complément « de Paris »... Aux yeux du monde entier, elle est « Notre-Dame ».

Ce 15 avril alors, j’arrive en matinée à Paris, je me repose un peu à l’appartement, je me balade à Montmartre tout proche, puis je me dirige sans réfléchir vers Notre-Dame. Un pressentiment ? Non, plutôt l’envie de la revoir.

Devant sa façade, au lieu de jeter un coup d’œil rapide comme je le fais d’habitude, je m’assois un peu de côté. Les souvenirs du spectacle de lumière que j’ai vu en octobre dernier me reviennent et j’imagine de nouveau les statues des rois de Juda danser. Je me rappelle très bien avoir dit : « Quelle chance de pouvoir voir ce bijou, 850 ans quand même ! Jamais une façade ne sera aussi belle. »

J’ai eu envie d’entrer dans la nef, mais la longueur de la file d’attente m’a découragé. J’ai décidé de prendre un café au Shakespeare and Co, mais en traversant je me suis dit que ça valait la peine de la contourner par le jardin. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue sous cet angle. C’est là que j’ai pris cette photo à travers les cerisiers en fleurs, vers 18h15.

Installé enfin au Shakespeare and Co, je me suis plongé dans la lecture d’un bouquin en sirotant mon café. Cinq minutes plus tard, je remarquais l’agitation des gens attablés à mes côtés. C’est en regardant dans la direction vers laquelle pointaient leur index tendu que j’ai vu la fumée. À ce stade, pas de feu, juste une fumée grise, inquiétante, mais pas alarmante.

Puis l’inquiétude est montée. Les gens autour de moi se levaient, se rassemblaient sur le trottoir. Les serveurs se joignaient à nous, les passants et les cyclistes s’arrêtaient.

Après la fumée, l’on voyait les flammes de plus en plus hautes, de plus en plus larges.

La foule était silencieuse. Puis il y eut quelques murmures. Puis il y eut des sirènes des pompiers. « Notre-Dame est en feu, Notre-Dame brûle », entend-on partout. L’on m’appelle de Beyrouth, mes photos de l’incendie postées sur Instagram ont été vues. On m’interroge, on me questionne, je filme.

Dans les flammes qui rongent la toiture de la cathédrale, je voyais les pages de Victor Hugo brûler à l’infini. Dans les cloches qui retentissaient de partout, je voyais Quasimodo alarmé, fuyant sur la façade. Dans les prières des gens à genoux devant Saint-Julien-le-Pauvre, je voyais l’histoire s’écrire devant mes yeux.

Étant présent au premier rang, au cœur même de l’histoire, je ressentais le poids de l’instant que je vivais, comme la cendre qui se déposait sur mon manteau. Je ne savais pas qu’un moment historique pouvait être aussi triste. Parce qu’après l’incrédulité, c’est la tristesse qui régnait partout.

Il y avait des pleurs, des analyses et des hypothèses contradictoires, mais surtout une impuissance collective révoltante. Comment en 2019, un feu peut-il durer autant ? Sommes-nous toujours aussi faibles face aux catastrophes ?

850 ans d’histoire, de littérature, de préservation, de donations, de photos, de rêves... peuvent-ils se perdre comme ça ?

J’ai vu la toiture s’effondrer, la flèche, en feu, tomber. À un moment, j’ai même vu le feu prendre sous les cloches de la tour de droite. Les jets d’eau des pompiers me paraissaient d’un calibre dérisoire devant l’ampleur du feu. J’ai pensé que tout était foutu. À 23h30, je n’en pouvais plus de ce spectacle triste et décidais de rentrer.

Le lendemain, je me suis réveillé avec des notifications à la pelle. La structure est sauvée, la façade aussi, les donations affluent.

Je suis retourné devant Notre-Dame. Attablé chez Lacroix, j’ai pu de nouveau constater sa beauté.

Certes l’intérieur est ravagé, les dégâts sont énormes, la flèche est perdue et la toiture consumée, mais devant sa grandeur, tout semble presque imperceptible !

Ce mardi matin, après l’apocalypse, je vois la vie reprendre, les touristes affluer de nouveau, les Parisiens, qui d’habitude passaient sans se retourner, s’attarder un moment pour constater les dégâts.

Qu’elle soit glorieuse ou touchée, Notre-Dame n’arrêtera jamais de faire tourner les têtes, de s’offrir en spectacle splendide ou triste, mais toujours grandiose, à sa hauteur et à celle de l’Histoire avec grand H.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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Tina Chamoun

Très belles les 2 photos de la renaissance de Notre-Dame en fleurs :)

Salibi Andree

Notre Dame toujours grandiose malgré et contre tout.Merci Monsieur pour ce témoignage et ce cri du coeur.Très bel article.

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