Nos Lecteurs ont la Parole

44 ans après...

Zeina ZERBÉ
OLJ
15/04/2019

Quarante-quatre ans après l’éclatement de la guerre civile, comment le Liban commémore-t-il l’embrasement de sa chair ? Qu’en est-il aujourd’hui de sa peau flétrie qui ne sert ni d’enveloppe pour ses citoyens – qu’ils soient enfants, adultes ou personnes âgées –, ni pour sa terre, ni pour son économie, ni même pour rien.

Quarante-quatre ans après l’éclatement de la guerre civile, les parents meurtris par la guerre à l’époque avaient choisi l’émigration. Ceux qui ne l’ont pas fait attendent aujourd’hui impatiemment la réussite au bac de leurs enfants pour les faire partir, le climat de pourriture politique et économique les ayant pendant des décennies trop longtemps rongés. L’Occident accueille alors nos cerveaux pensants et les fait fructifier.

Puis un jour, les Libanais écoutent chanter Mika, parler Léa Salamé, voient défiler les créations d’Élie Saab et de Rabih Kayrouz ; ils regardent jouer Salma Hayek ; ils tournent les pages écrites par Amin Maalouf et assistent aux procès que défend Amal Alameddine ; ils suivent aussi les nominations de Ghassan Salamé par l’ONU. Réveillés après une période de léthargie profonde, ils sont surpris, ébahis, ils s’approprient les succès de ces personnes « libanaises » que leur pays n’a pas su faire briller et ils applaudissent, fiers. Honte à nous, ces applaudissements ! Ils font pleurer.

Restent alors au pays les personnes qui prennent de l’âge et les jeunes assez bons pour maintenir au pouvoir le régime actuel, croire en un « mandat fort », dans la lutte apparente du Hezbollah contre Israël et pour maintenir en vie de vieux partis politiques qui, au cinéma de la démocratie et de la légalité, survivent grâce au clientélisme. Mais même ces jeunes-là aujourd’hui ont faim. En cas d’urgence médicale, ils ne sont pas en mesure de payer les frais d’hospitalisation ; les fins de mois les angoissent ; quand ils sont amoureux, ils ne sont pas en mesure de se marier, de payer les frais de loyer, les factures du supermarché, d’inscrire leurs enfants dans les écoles. Deux mois plus tôt seulement, en février 2019, Georges Zreik s’était immolé par le feu devant l’école de sa fille, désespéré de ne plus être en mesure de payer les frais de scolarité. Après le tollé et l’indignation générale, aucune mesure sérieuse, aucune politique publique de la gestion du système éducatif dans un climat d’égalité et de justice sociale n’ont été prises par l’État. La léthargie a gagné les Libanais qui restent au Liban, la prise de conscience permanente du trauma étant psychiquement insoutenable ; les autres, ayant décidé par instinct de survie de renoncer au pays, s’activent désormais aux portes des ambassades.

Quelques personnes cependant continuent de militer pour un État de droit, pour la vérité, le travail de mémoire, la justice et les droits de l’homme. Mais même ces personnes ont les ailes coupées, et leurs énergies s’étiolent au fil du temps. Les atteintes répétées aux droits de l’homme et aux droits inaliénables de tout un chacun à la liberté d’être, de penser et d’agir sont légion : les atteintes à la communauté LGBT, l’arrestation des activistes, les discriminations à l’égard des réfugiés et l’instrumentalisation politique de leurs dossiers à des fins populistes, la torture physique et morale lors des interrogatoires, la fabrication de dossiers juridiques (affaire Ziad Itani)… Autant de violences que la psyché humaine n’est pas en mesure d’endiguer. Ces violences altèrent le rapport intime à soi, le lien à l’autre, la confiance dans la justice, l’État et ses institutions. Elles engendrent, selon les situations, angoisses de persécution, importantes dépressions, tentatives de suicide. Souvent aussi, elles débouchent sur de nouvelles violences.

13 avril 2019, l’occupation politique du pays bat son plein. Des agents de la Syrie, de l’Iran et de l’Arabie saoudite siègent au Parlement et au gouvernement. Le pays et les individus sont hypothéqués. Ils se noient dans ce qu’ils recèlent de plus sombre, et leurs capacités de pensée sont paralysées face à l’absence de repères structurants et de perspectives de sortie de crise envisageables. Néanmoins, il y a encore quelques personnes et corps de métier qui luttent. Seuls, au sein d’un système corrompu qui piétine les bourgeons de réformes dès leur éclosion, tiendraient-ils seulement longtemps ?

Ce texte est le courrier d'un lecteur. A ce titre, il n'engage que son auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue de L'Orient-Le Jour.

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