« Adieu Monsieur Haffmann », pièce écrite et réalisée par Jean-Philippe Daguerre, ce soir et demain au théâtre al-Bustan. DR
1942, Paris est sous la botte allemande. La vie et les habitudes des Parisiens sont bouleversées, le drapeau à croix gammée flotte sur les bâtiments emblématiques de la République et le régime du maréchal Pétain oblige les Juifs de France à porter l’étoile jaune. La capitale ne compte plus qu’un million d’habitants, les deux tiers de la population parisienne sont partis, et, parmi eux, l’épouse et les quatre enfants de Joseph Haffmann, bijoutier juif au bord de la faillite. Resté seul, il propose à son employé, non juif, de reprendre la boutique et lui demande de le cacher sur place, quelque part au fond d’une cave, en attendant des jours meilleurs. L’employé accepte à une seule condition…Surprenant synopsis que celui d’Adieu Monsieur Haffmann, pièce écrite et réalisée par Jean-Philippe Daguerre, couronnée de 4 Molières en 2018. L’auteur a osé y mêler un sujet délicat et difficile à une intrigue digne d’une comédie de boulevard. Pierre Vigneau, l’employé fidèle de la bijouterie Haffman et Fils, est stérile et en manque d’enfant ; il accepte de protéger son patron, mais lui fait une étrange demande : monsieur Haffmann ne pourrait-il pas faire un enfant à son épouse? Pour les cinq acteurs qui tiennent l’affiche et qui se confient à L’Orient-le Jour, l’histoire pourrait surprendre sur papier, et pourtant, « elle s’articule très bien », argumentent-ils. Il y’a d’abord le talent du metteur en scène qui écrit comme il met en scène, qui écrit pour les comédiens et comme un comédien, et qui parvient à mettre en exergue la noirceur de l’âme humaine, mais aussi sa fragilité devant les choix que les hommes sont parfois obligés de faire. Il y a ensuite un dosage parfait d’humour et de profondeur dans un récit où se côtoient les lâches et les héros du quotidien. Une histoire d’hommes avec leurs émotions, leurs contradictions et leur complexité, dans un contexte historique qui n’est pas simple. Jean-Philippe Daguerre aurait tout simplement le don de nous y faire croire.
La survie d’un homme
Alexandre Bonstein, chanteur et comédien (dans le rôle de Joseph Haffman), n’en est pas à sa première collaboration avec Jean-Philippe Daguerre. Formé aux États-Unis, il a longtemps côtoyé l’univers des comédies musicales (il a joué notamment dans Cats et Les Misérables), avant de se mettre à l’écriture et de se consacrer pleinement, depuis quelques années, au théâtre. Pour lui, la décision à laquelle est confronté son personnage est grave mais relève de la survie d’un homme. « En incarnant ce personnage, dit-il, j’ai réalisé que M. Haffmann, de par sa confrontation à de telles difficultés, m’apprenait énormément sur le plan humain. Vu de l’extérieur, il m’était difficile de comprendre. Il m’a fallu épouser le rôle pour prendre conscience d’une certaine dimension qui relève de la dignité de l’être humain et de cette volonté de s’accrocher plutôt que de chuter et de se perdre. Un tel panel sentimental, on ne peut l’assimiler qu’en vivant cette situation. C’est un personnage devant lequel il a été très enrichissant de se mesurer. » Julie Cavanna, jeune actrice formée aux Ateliers du Sudden, campe le personnage d’Isabelle Vigneau. Cette jeune actrice avait des ambitions de musicienne quand, à l’âge de de 12 ans, elle découvre le théâtre. Elle fréquente le cours Florent, décide de devenir comédienne et participe à de nombreux téléfilms et séries télévisées avant de se consacrer au théâtre. Dans la pièce, Isabelle Vigneau et son époux n’arrivent pas à avoir d’enfants. « La situation de l’époque était si chaotique, dit-elle, qu’elle réveillait forcément des pulsions de vie. C’est cette même pulsion qui pousse l’époux d’Isabelle à faire une proposition inattendue à M. Haffmann. Et d’ajouter : « À la lecture de la pièce, j’ai d’abord trouvé l’idée un peu saugrenue, mais au fil des répétitions, j’ai réalisé que grâce à l’écriture de Jean Philippe, la situation devenait plausible et envisageable. Mon personnage m’a beaucoup appris par sa réserve et sa force intérieure. Une femme dans la retenue et la bienveillance qui peut avoir ses failles, mais qui reste un idéal de dignité et d’honnêteté. » Quant à Charles Lelaure, alias Pierre Vigneau, il est ce personnage qui donne le la à la pièce en proposant ce marché particulier. Formé comme Julie Cavanna aux Ateliers du Sudden, cet acteur a été dirigé sur scène et durant une décennie par Alexis Michalik. Pour sa première collaboration avec Jean-Philippe Daguerre, il avoue que le rôle a opéré sur lui comme une bascule émotionnelle. « Personnage très consciencieux, Pierre Vigneau est très admiratif de son patron et incarne les vraies valeurs humaines. Embarqué dans cette aventure rocambolesque, il va se perdre, tomber dans une forme de paranoïa et plonger dans un abîme qui va le mettre au bord de l’inacceptable. J’ai pris beaucoup de plaisir à explorer sans cesse la part d’ombre et de lumière du personnage que j’étais. »
Charlotte Matzneff, dans le rôle de Suzanne, et Franck Desmedt, dans le rôle d’Otto Abetz, interviennent à la fin de la pièce, mais leur arrivée sur scène va retourner plus d’une situation. Ils sont les deux personnages que le public n’attend pas et qu’il va découvrir. Charlotte Matzneff, actrice mais aussi épouse du metteur en scène, a suivi des études de lettres, et suite à trois années de théâtre, « trois années de pur bonheur » , dit-elle, elle a monté Le grenier de babouchka, une compagnie de théâtre, et rencontre Jean Philippe suite à une audition. Elle avoue avoir pris beaucoup de plaisir à interpréter ce personnage autour duquel flotte un mystère que l’on ne peut dévoiler. Quant à Franck Desmedt, il est détenteur d’une licence de philo, a suivi le conservatoire de Bordeaux et le cours Simon. Il dirigeait un théâtre à Bordeaux quand il a rencontré Jean-Philippe Daguerre. Actuellement à la tête du Théâtre de La Huchette à Paris, son personnage représente le régime qui est en place et se comporte d’une façon très particulière. Adieu Monsieur Haffmann est une tranche de vie comme les temps de l’occupation allemande ont dû en rencontrer beaucoup. Une pièce qui parle d’amour, de peur et de courage. Le public libanais retrouvera ces cinq acteurs sur les planches du théâtre al-Bustan, ce soir et demain dimanche, à 20h30.


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