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Culture

Ghassan Salhab : Je suis l’enfant d’un cinéma qui a pris plusieurs tangentes

Entretien

Le cinéaste, qui présente ce soir son nouveau film « Une rose ouverte » (Open rose) dans le cadre du Festival Ayam Beirut al-Cinema’iya au Metropolis, est en plein montage de « La Rivière », troisième volet de son triptyque. Parler 7e art avec lui, c’est parler de la vie et de tout. Édifiant...

04/04/2019

Le film « Une Rose ouverte » est inscrit dans la programmation du festival Ayam Beirut al-Cinema’iya, dans la catégorie des films expérimentaux. Le cinéma est-il pour vous ce laboratoire où l’on effectue justement des expérimentations ?

Dans un catalogue, il est nécessaire de caser un film sous une quelconque catégorie. Cela ne me dérange pas. Par contre, je dirais que ce film est un essai. Il est né des lettres qu’a écrites Rosa Luxembourg, la fameuse révolutionnaire tuée en 1919. Je me suis focalisé sur celles rédigées en prison de 1917 à 1918, peu de temps avant qu’elle ne meure et avant que la Première Guerre mondiale (contre laquelle elle s’est acharnée) ne s’achève. Je suis allé vers Rosa Luxembourg, et l’ai ramenée à nous, puisque cette correspondance a été traduite de l’anglais vers l’arabe par Ziad Chakaroun. Ces lettres sont lues avec la merveilleuse voix de Carole Abboud. Peut-être qu’on aura envie, après avoir vu le film, de les lire. Je ne suis pas un informatif et j’ai horreur de prendre le spectateur par la main, mais j’espère que le spectateur aura une envie, une curiosité de se demander qui est cette femme. Car si son nom est connu, son parcours l’est moins que celui de Marx ou de Engels. Au risque de me répéter, je n’ai pas fait ce film pour la faire connaître. J’avais réalisé un film précédent qui s’appelait L’encre de Chine, un essai également repris par Arte (La lucarne). Dans ces deux films, je travaille sur le rapport à l’échec. Ou l’échec d’une possibilité d’un monde autre. Pour moi, la révolution est une possibilité de vivre autrement ce monde. Ce qui m’intéresse, ce n’est ni d’accuser ou de faire un bilan des révolutions, souvent vouées à l’échec, mais bien le geste de cette femme. À travers ses lettres (qui parlent peu de révolution), Rosa a fait le geste d’essayer. Lequel est, à mon avis, l’un des gestes les plus beaux. Et même s’il y a des images d’archives dans ce film long de 75 minutes, ce n’est pas son parcours que je raconte. J’ai utilisé ces archives comme une texture. J’ose croire que le cinéma peut utiliser des textures sans être informatif.


Le cinéma est-il donc pour vous une quête ? Allez-vous, vous-même, à la quête d’un nouveau geste ?

Je me permettrai d’enlever le mot nouveau et de garder le mot quête car je n’ai rien inventé en cinéma. Mais oui, il s’agit d’une quête dans le sens que, dans mon travail, il y a tout sauf de l’acquis et du confort. Je ne compte pas secouer le spectateur mais l’emporter avec moi. C’est un geste de renouveau. Qui interroge encore et encore les possibilités du cinéma. Prenez, par exemple, mon nouveau film La Rivière, que je monte actuellement avec Michèle Tyan, et qui conclut la trilogie après La Montagne et La Vallée. Il s’articule autour de la menace qui plane sur une entité homme/femme. C’est la première fois que je m’approche tellement du vibrato humain. Ce qui signifie que même en moi, j’ai une palette d’émotions que j’ai envie de découvrir à travers le cinéma. Je crois profondément à un cinéma évocateur, celui de la perception et comme disait merveilleusement Abbas Kiarostami, « un cinéma où il y a plein de trous qui vous donneraient envie de les remplir, ou pas ».


De quel cinéma revendiquez-vous la filiation ?

Je suis l’enfant d’un cinéma qui a pris plusieurs tangentes. Tout comme la littérature ou la peinture, le 7e art a des courants plus alternatifs, à la marge. C’est là où je m’inscris. Je n’appartiens pas à ce cinéma « mainstream » (un mot que je préfère à grand public). Si je reviens à mon premier long métrage, Beyrouth Fantôme, quand on me demandait pourquoi je l’ai raconté ainsi, je répondais que j’avais essayé de faire une plongée dans la guerre libanaise. Une seule, car il y en a des millions. Je voulais que la forme du film et le récit aillent dans le même sens. Et pour reprendre Beckett, « le fond est la forme et la forme est le fond ». Si j’ai à raconter un pays qui s’est « perdu », mais dans une structure cinématographique normale et linéaire, le film dans sa structure ou sa forme perdra encore le film dans son contenu. À mon avis, la littérature, la musique et la peinture l’ont fait. À mon tour, je défends ce geste cinématographique. Le cinéma est un art qui s’impose comme tel. Et je m’y positionne comme un résistant (bien que le mot ait été usurpé). Je ne pense pas un instant faire un cinéma contre le mainstream, mais je suis dans une résistance parce que je sens qu’on veut nous éradiquer, nous autres cinéastes de la marge. Le monde est riche comme les couleurs. À chacun de choisir la sienne. Et cela ne veut pas dire que si j’aime Vélasquez, je n’aimerais pas pour autant Picasso.


Dans vos films, les images se superposent comme en couches. Sont-elles les résidus de vos multiples allers-retours entre le Sénégal, Paris et Beyrouth ?

Depuis 2002, je considère que je suis plutôt établi à Beyrouth, avec, bien sûr, certains voyages. Je vois ma vie non comme une ambiguïté mais comme une trajectoire non définitive. Quant à mes plans, s’ils ne sont pas en fondu enchaîné, où l’on passe d’un plan à l’autre – parfois même je fais plusieurs couches de surimpressions –, ce n’est pas dans le but de déstabiliser l’image, mais parce que l’image est d’elle-même déstabilisée. Aujourd’hui, plus que jamais, l’image n’est plus cet endroit de clarté. Elle est troublée. Bien sûr que ma vie ici affecte mon image. Entre image menacée et menaçante, cela l’affecte émotivement.


En marge du « mainstream », croyez-vous que le spectateur soit assez curieux pour vous suivre ?

Il n’y a pas un spectateur comme l’autre. Ce n’est pas un tout uniforme. Et bien que notre temps soit un temps pressé, ce qui m’intéresse dans le monde, ce sont les résonances. Il y a donc ces gens qui ont une curiosité intellectuelle et qui vont au plus profond d’un sujet. Je ne suis ni orgueilleux, ni arrogant, ni même fou, mais tout simplement un cinéaste honnête. Je fais des films de là où je suis et non de là où je crois que le spectateur se trouve. J’ai le feu du cinéma en moi. Qu’est-ce que j’en fais ? Je le mets à un niveau où je crois que le spectateur se trouve, ou je parle avec lui de là où je suis? Je ne vais pas faire semblant d’être autre chose. Pourquoi critiquerait-on les dictateurs et non les bourreurs de neurones ou les videurs de têtes qui sont dans ce système de cinéma unique comme un marché ? Encore une fois, je ne suis pas là pour réconforter le spectateur dans sa panique ou pour faire un film qui doive être compris par tout le monde. Je pense que ce serait alors méprisant de ma part. Devant le cinéma, soit on résiste aux résonances, soit on s’y abandonne totalement. Comme en amour...

*Ghassan Salhab présente ce jeudi soir à 20h son film Une rose ouverte (Open rose) au cinéma Métropolis-Sofil Achrafieh. Il signera auparavant un coffret en DVD de ses films La Montagne et La Vallée.

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PAUL TRONC

Pourriez vous nous parler de Ghassan Salhab en personne svp . Ce personnage m'intéresse à plus d'un titre .
Merci .

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