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« C’est Beyrouth » que seize artistes racontent à Paris

Exposition

Ouverte aujourd’hui au public et jusqu’au 28 juillet, une exposition très attendue qui présente la capitale libanaise dans les yeux de seize artistes, photographes et vidéastes, selon différents prismes. En pleine installation de l’exposition à l’Institut des cultures d’islam, et avant le vernissage qui a eu lieu hier soir, le commissaire de l’exposition, Sabyl Ghoussoub (écrivain et artiste n° 11 du prix OLJ-SGBL Génération Orient, saison III) livre quelques clés pour « L’Orient-Le Jour » de cet accrochage qui englobe plusieurs séries iconiques et connues (comme « On War and Love » de Fouad Elkoury ou « Chrétiens du Liban » de Patrick Baz), et d’autres moins diffusées comme celles de Hassan Ammar ou de Dalia Khamissy.


28/03/2019

Comment est née l’idée d’une exposition sur la ville de Beyrouth ?

Elle relève d’une démarche très personnelle, d’une obsession. Depuis longtemps, j’accumule des photos, des documents, des livres, des films sur Beyrouth, où j’ai vécu plusieurs années. Et il y a eu un élément déclencheur : un article que j’ai écrit sur une exposition au musée Maxxi, à Rome, entre novembre 2017 et mai 2018, Home Beirut, Sounding the Neighbours. Dans la foulée, j’ai fait un dossier où j’ai rassemblé mes recherches sur le même thème.

Je suis parti de ce que je connaissais, des œuvres auxquelles j’étais sensible, l’œuvre de Fouad Elkoury, On Love and War, de celle de Vianney Le Caer, Les bronzeurs, ou encore Chrétiens du Liban de Patrick Baz. L’exposition se dessinait dans ma tête, et j’ai cherché des lieux ; l’Institut des cultures d’islam s’est intéressé au dossier.


Avez-vous travaillé selon un cadrage précis ?

Mon point de départ est 2006, pour des raisons évidentes, en référence à la guerre des 33 jours. J’avais besoin d’une œuvre pour parler de la guerre et je voulais montrer autre chose que des ruines, donc je suis parti de la série de photographies On Love and War de Fouad Elkoury. Pendant le conflit libano-israélien, il a écrit un carnet de bord et réalisé 33 photos ou séries, qui s’entrecroisent avec des textes. L’artiste y raconte l’histoire de sa séparation avec sa compagne, qui a lieu en même temps que la guerre. C’est une histoire d’amour et de haine qui met en parallèle le couple et les deux pays ennemis, qui sont comme un couple. Nous avons envisagé avec Fouad de créer une vidéo à partir de cette série, ce qu’il a fait, en y ajoutant d’autres images de Beyrouth en guerre, des images d’archives, mais aussi des vues d’Alexandrie (où se trouvait sa compagne à l’époque), d’Istanbul (où il vivait)... Par-dessus le montage, l’artiste lit son journal intime. Cette pièce inaugure l’exposition et c’est la seule qui parle de la guerre, pour marquer sa présence, et pour qu’elle reste dans l’inconscient du visiteur, tout au long de son parcours, comme elle peut l’être pour les Beyrouthins, qui vivent avec une menace qui plane, qui peut être présente d’un jour à l’autre...


(Sur le même sujet : « Cette exposition montre la place de la religion dans le quotidien des Beyrouthins »)


Comment l’exposition se déploie-t-elle sur deux espaces ?

L’exposition est installée aux deux adresses de l’ICI, rue Léon et rue Stephenson, dans le 18e arrondissement de Paris ; on a même investi un angle de rue, pour le triptyque de la série de Randa Mirza, Beirutopia.

Le point de départ de l’exposition est rue Léon, avec la vidéo sur la guerre, une section sur le corps et une autre sur la religion. Le deuxième espace poursuit la thématique de la religion, puis des communautés et des minorités. La pièce qui clôture la visite est celle de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, qui vont réinvestir le hammam de l’institut avec leur installation vidéo, Tout est vrai. Cette œuvre faisait partie de leur projet, Les rumeurs du monde, exposé au Jeu de Paume en 2016. On a gardé ce qui évoque les réfugiés, les émigrés et les enfants de travailleurs étrangers. À ce sujet, ils ont une belle formule, précisant qu’ils « donnent la parole à ces silhouettes que l’on croise sans les voir ».


Comment avez-vous choisi les seize artistes que vous exposez ?

Je ne suis pas commissaire d’exposition à la base, mes affinités sont plutôt esthétiques, et les thématiques se sont imposées en fonction des séries. Bérénice Saliou, la directrice artistique de l’ICI, et moi avons mis en place une thématique, celle des habitants, et leur présence dans les arts visuels. Nous avons choisi des séries qui traitent des habitants du Beyrouth contemporain. Quatre axes structurent l’espace d’exposition : le corps comme marqueur identitaire, l’idée de la ville multiconfessionnelle, les communautés en marge et les minorités ignorées. Elles ouvrent des clés de compréhension pour chacune des autres sections. Par exemple, dans la série Doris et Andréa de Mohammad Abdouni, on pénètre dans le quotidien d’une mère et de son fils non binaire (qui ne se définit ni par le masculin ni par le féminin). L’œuvre s’inscrit dans le thème du corps, mais on trouve des signes religieux dans le foyer, qui est celui d’une famille chrétienne arménienne. Ces photos contredisent tout ce à quoi on pourrait s’attendre : la mère accepte l’identité de son fils, et on la voit le maquiller, ce qui n’exclut pas la pratique religieuse.

J’ai travaillé avec des artistes variés, de différentes générations et aux parcours multiples, pour avoir des regards différents. Certains sont des artistes libanais connus, comme Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Patrick Baz, Ziad Antar ou Fouad Elkoury. On trouve aussi de jeunes artistes libanais comme Sirine Fattouh, Mohammad Abdouni, Nathalie Naccache, Myriam Boulos ou Roy Dib. Les œuvres de Hassan Ammar (sur les tatouages dans la communauté chiite) et de Dalia Khamissy (sur les réfugiés, syriens, palestiniens...) sont rarement exposées et prennent tout leur sens dans notre approche. Sans oublier les artistes français comme Cha Gonzalez, Vianney Le Caer ou Christophe Donner, qui enrichissent la perspective d’ensemble.

En parallèle, j’ai mis en place avec l’Institut des cultures d’islam un cycle de films documentaires qui viennent compléter l’exposition, intitulé Beyrouth autrement, au cinéma Lincoln, où seront diffusés entre autres des œuvres de Maher Abi Samra ou de Jocelyn Saab.


Essayez-vous de traiter l’articulation complexe entre individu et communauté à Beyrouth ?

Pas tout à fait. Je voulais m’intéresser à l’individu, mais l’importance de la communauté est apparue, car on est à Beyrouth, où l’on se définit à travers sa communauté religieuse, sociale, économique, générique... On ne peut pas parler de l’individu sans parler de la communauté.

Le travail de Vianney Le Caer, Les bronzeurs, est emblématique de cette dialectique, j’aime bien ce qu’elle montre de ces hommes qui se baignent sur la corniche de Beyrouth : le corps huilé, épilé et doré par le soleil, ils prient. Pour moi, c’est le stéréotype du Libanais, celui qu’on combat et celui qu’on adore ; les contrastes sont hallucinants, c’est plein d’intelligence tellement c’est paradoxal, et c’est bien Beyrouth. Tandis que l’un prie en exhibant ses muscles, l’autre sirote un jus de carotte ; j’apprécie ce que disent les œuvres sur la visibilité du corps, sur le besoin de l’exhiber, alors qu’à cette époque, Daech est aux portes du Liban. Lorsque Vianney les a interrogés à ce sujet, ils ont répondu être très conscients du danger qui les guette.

Dans la série sur les tatouages chiites de Hassan Ammar, la question de l’individu se pose aussi. Le photographe est allé voir des supporters du Hezbollah ou des miliciens, et il a pris leurs tatouages en photo (essentiellement les prénoms de Abbas, Hassan, Ali...), parfois agrémentés de prénoms de filles, de cœurs... Une fois de plus, le rapport au corps est en cause, ces hommes expliquent que les tatouages leur assurent un certain succès auprès des filles.

On pourrait se demander pourquoi nous sommes tous focalisés sur le corps à Beyrouth, sur l’apparence. L’écrivain Bilal Khbeiz propose une lecture intéressante de cette outrance physique. « Seule la futilité empêche ce pays de reprendre le jeu extrême qui, pendant trois décennies, a généré une véritable dépendance à la mort. »


Pour vous, depuis 2006, Beyrouth ne connaît donc « ni la guerre ni la paix » ?

On est dans une période d’entre-deux, on ne peut parler de paix quand il y a des conflits tous les ans autour du pays, avec des conséquences dans la ville. Les luttes sont aussi politiques, religieuses... Dans ce contexte, l’individu ne peut pas être en paix, et cela se voit dans l’exposition. Les habitants en font toujours plus, comme dans la série Chrétiens du Liban de Patrick Baz, qui illustre des réseaux de mystiques chrétiennes et des fidèles pour qui la visibilité est toujours plus marquée.


Existe-t-il une unité dans la ville ?

Il y a une unité dans la désunion. Pour moi, c’est une ville très communautaire où on trouve de tout de manière impressionnante pour un si petit territoire, et aussi tous les extrêmes possibles… Je pense qu’il y a un petit Beyrouth qui se mélange totalement, où on ne se pose pas la question de la religion, mais qui est à sa manière ; les autres vivent sur leur communauté, pour des raisons compréhensibles, essentiellement par commodité. L’ensemble manque de fluidité.

Les photos permettent d’aborder plusieurs sujets difficilement abordables autrement. Leur force est de nous mettre face à nos vérités, on les reçoit comme on veut et on en fait ce qu’on veut. Mais on est obligé d’y faire face.


Qu’avez-vous appris en préparant cette exposition ?

Un élément m’a frappé, bien sûr il est subjectif. Je me suis rendu compte que chaque communauté se sent minoritaire, et chacune réagit en minorité, tous ont peur de disparaître. On est dans un équilibre relatif entre chiites, sunnites et chrétiens, et pourtant ils ont besoin de montrer qui ils sont, et toute la ville fonctionne comme ça.

Il y a aussi un génie à Beyrouth, tout se contredit dans la ville, et on peut y trouver des vérités partout. Cette ville nous remet en question sur tout ce qu’on croit savoir.


L’exposition « C’est Beyrouth » essaye-t-elle de donner une certaine visibilité à une partie des habitants de la capitale qui n’ont pas le statut de citoyen ?

Oui, la question de leur non-citoyenneté est posée, à travers la pièce de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige par exemple, où des travailleurs étrangers racontent leur parcours de vie, de leurs rêves aux difficultés quotidiennes au Liban. On a tendance à oublier qu’ils ont mis tout leur espoir au Liban.

À ce sujet, il y a une prise de conscience intellectuelle et artistique évidente, on le voit dans la société civile, avec des ONG comme The Legal Agenda, cofondée par Nizar Saghieh, qui défend les droits des femmes auxiliaires de ménage, des LGBT...

Une des affiches de l’exposition reprend une photo de Myriam Boulos dans la série C’est dimanche, où est représentée une employée de maison éthiopienne, qui danse en priant. Pour moi, cette jeune fille fait partie intégrante de l’identité libanaise, car être libanais, c’est être druze, chrétien, musulman, être de la diaspora... et revendiquer la diversité.


Avez-vous déjà des projets artistiques pour la suite ?

Je suis en train de terminer mon second roman, qui devrait sortir en 2020. Je prépare en parallèle un grand projet personnel et protéiforme, qui sera autant un film qu’un livre, une exposition, mais dont je ne souhaite pas aborder la thématique pour l’instant.



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Ziad Gabriel Habib

Qu'on aime ou qu'on déteste, Beyrouth est belle, Beyrouth est éternelle!

DAMMOUS Hanna

La tour de Babel; la tour de Beyrouth? mais Babel s'est effondrée les ingénieurs parait-il n’étaient pas à la hauteur, ceux de Beyrouth le sont ils?.

Eleni Caridopoulou

Hier soir il y avait la Grande Librairie a la TV française et Amin Maalouf a présenté son dernier ouvrage " Le Naufrage des civilisations "

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