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Moyen Orient et Monde

Alaa el-Aswany à « L’OLJ » : La situation en Égypte est pire que jamais

Entretien

L’écrivain égyptien, qui fait l’objet de nouvelles poursuites de la part du régime, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».


22/03/2019

L’écrivain Alaa el-Aswany, figure particulièrement critique du régime, fait l’objet de nouvelles poursuites en Égypte, où il est accusé par le parquet général militaire d’« insultes envers le président, les forces armées et les institutions judiciaires égyptiens ». Considéré comme l’un des écrivains les plus célèbres du monde arabe, notamment grâce au succès international de son roman L’Immeuble Yacoubian (Actes Sud, 2006), l’auteur et chroniqueur n’a eu de cesse de faire les frais du musellement des intellectuels opéré par le régime de Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir en 2014. M. Aswany est, aujourd’hui, poursuivi pour ses textes publiés en arabe dans Deutsche Welle, une plateforme médiatique allemande, et spécifiquement pour un article intitulé « Pourquoi ne comprenons-nous pas ce que le monde entier comprend », dans lequel il critique la nomination de militaires à des postes civils. Les accusations portent également sur son nouveau roman, J’ai couru vers le Nil, sorti en 2018, dans lequel il revient sur la révolution de 2011 (qui a mené au renversement du président Hosni Moubarak) et les exactions commises alors par le régime et l’armée. Depuis New York, il évoque, pour L’Orient-Le Jour, le climat actuel en Égypte et explique pourquoi il est perçu comme une menace par les autorités en place.

Le succès international de vos ouvrages et votre popularité au-delà du monde arabe vous conféraient une sorte d’immunité vis-à-vis des autorités égyptiennes, mais depuis l’arrivée de Abdel Fattah al-Sissi, vous ne bénéficiez plus de cette protection. Pourquoi vous poursuit-on aujourd’hui ?

Je suis interdit d’écrire depuis cinq ans, soit depuis l’arrivée de Sissi au pouvoir. J’ai été interdit d’apparaître à la télévision, interdit d’écrire dans les journaux égyptiens, puis les autorités ont interdit le séminaire culturel que j’organisais depuis vingt ans. Mais avec ce qui vient d’arriver, nous sommes dans la pire des situations, puisque c’est un tribunal militaire qui m’accuse.

Est-il impossible pour vous de remettre les pieds en Égypte à cause de ces poursuites judiciaires ?

Quand ils m’ont interdit d’écrire, j’ai commencé à accepter les invitations pour aller enseigner dans des universités à l’étranger. Pendant quatre ans, je passais donc quelques mois hors du pays, puis je rentrais chez moi, non sans difficultés, puisque à chaque fois on me retenait à mon arrivée à l’aéroport, et on m’embêtait. Cette fois, c’est différent, je dois suivre les conseils de mes avocats.

En quoi un écrivain peut-il être une menace pour un régime ?

C’est un grand classique propre aux dictatures, et ce quel que soit le pays. Un écrivain est indépendant, il a le droit de ne pas être d’accord, et c’est quelque chose d’inacceptable dans une dictature, qui ne tolère pas ne serait-ce que l’idée de la liberté d’expression. Soit vous êtes d’accord, ce qui veut dire que vous aimez votre pays, parce que le dictateur se considère comme le pays, soit vous vous trouvez en opposition, ce qui fait de vous un traître, selon eux, ou un agent de l’étranger.


(Lire aussi : Alaa el-Aswany à « L’OLJ » : La révolution a fait ressortir ce qu’il y a de meilleur chez les Égyptiens)


Vous dressez le parallèle entre le contrôle des médias par le pouvoir durant la période nassérienne et durant la période actuelle. Comment est-il possible, dans le contexte actuel, de faire taire toutes les voix dissonantes ?

Les autorités égyptiennes ont interdit mon roman paru en français J’ai couru vers le Nil (Actes Sud, 2018). Au XXIe siècle, c’est quand même incroyable de faire cela, en sachant que mon roman est disponible partout sur internet. La dictature est une manière de penser et une vision du monde qui sont dépassées.

Considérez-vous que la situation en Égypte est actuellement pire que durant la période de Hosni Moubarak ?

C’est pire que jamais. C’est même pire que sous Nasser. Pour vous donner un exemple, il y a un jeune libraire, Khaled Loutfi, dont on ne parle pas suffisamment dans la presse, qui a été jugé en février dernier par un tribunal militaire et condamné à cinq ans d’emprisonnement, pour avoir vendu un seul exemplaire d’un ouvrage qui est interdit (L’Ange : l’espion égyptien qui a sauvé Israël, du chercheur israélien Uri Bar Joseph).

Quel regard portez-vous sur votre pays aujourd’hui après tout ce qu’il a traversé depuis 2011 ? Avez-vous des motifs d’espoir et peut-on s’attendre à une résurgence de la révolte populaire ?

Absolument, je suis optimiste. Tout simplement car j’ai lu l’histoire, et que cette situation suit le schéma classique de toutes les révolutions précédentes. La Révolution française en est un bel exemple, puisque après la chute de Louis XVI, il y a la Terreur, puis plus tard l’arrivée de Napoléon et le retour de l’Ancien Régime. Mais à la fin, la révolution dépasse toutes les barrières, puisque à la base, c’est un changement humain qui provoque un changement politique. Ce changement humain va continuer en Égypte.

Dans une interview à « L’Orient littéraire » datant de 2006, vous aviez estimé que le « mal essentiel du monde arabe, c’est la dictature et l’absence de réelle démocratie ». Treize ans après ce constat, cette maladie se propage. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne peux qu’avoir la même opinion aujourd’hui, notamment parce que je suis médecin à la base. Et en médecine, on ne doit pas confondre les symptômes avec la maladie. On doit chercher la maladie, et en l’occurrence la maladie est la dictature. Le terrorisme, la corruption, l’hypocrisie qu’elle soit religieuse ou pas, sont tous des symptômes. Mais je demeure optimiste. On a souvent entendu que les printemps arabes sont terminés, mais regardez ce qui se passe au Soudan ou en Algérie. Il y a une génération qui a un rêve, qui est déterminée à l’idée de voir son pays changer, donc ça va continuer.

Mais il y a également un retour de l’image de l’homme fort, pas seulement dans le monde arabe…

Oui, mais cela a toujours été un combat entre la révolution et l’ancien régime, qui n’est pas un combat juste. Les révolutionnaires n’ont que deux moyens à leur disposition : les rêves et le courage. Alors que l’ancien régime a tout : l’armée, la police, les médias, les hommes d’affaires. Il part donc gagnant au commencement, mais à un moment donné, il est impossible que la contre-révolution se poursuive, pour une raison très simple, qui est l’âge des révolutionnaires, qui oscille entre 20 et 30 ans, et l’âge du camp adverse qui frôle les 60-70 ans. Dans dix ou quinze ans, ils auront disparu.


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Stes David

Il y a quelques annees, on pourrait rigoler encore un peu avec Bassim Youssef et son "El Bernameg" mais pour l'instant on ne sait plus rire ou écrire (ou chanter) il semble, en Egypte ... Dommage ! Je ne suis pourtant pas sur si caracteriser l'Egypte comme dans le monde "arabe" est correcte, ca fait partie du probleme, il existe un aspect de la culture egyptienne qui n'est pas arabe, et peut-etre un "nationalisme" egyptien pourrait etre une reponse au "pan-arabisme" du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi ...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PRIERE LIRE DANS MA REACTION, ET SECURITAIREMENT ETC... MERCI.

MIROIR ET ALOUETTE

Et pourtant Alaa EL Aswany l'Égypte est chouchouté par l'occident comme aucune autre dictature ARABE.

Elle n'a pas de ressources mais le monde occidentalo wahabite lui offre tout gratos.

Pourriez vous dire pourquoi aux liba-niais(e).

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE QUELLE SITUATION PARLE-T-IL ? CAR ECONOMIQUEMENT ET SERURITAIREMENT LES CHOSES VONT DANS LE BON SENS...

Tina Chamoun

Un autre très beau roman de Dr.Aswany sous forme de nouvelle: "J'aurais voulu être Egyptien". Une description truculente de divers personnages typiquement égyptiens. Tiens ça me donne envie de le relire!

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