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Culture

« La France, c’est mon vêtement, l’Algérie, c’est ma peau »

Livre

De cette Algérie aujourd’hui horrifiée et divisée, nous vient cette singulière voix de femme. Une voix farouchement libre et d’une sensibilité d’écorchée vive. Il s’agit de Yasmina, dite Nina, Bouraoui.

18/03/2019

À cinquante et un ans, Nina Bouraoui est précédée par une œuvre romanesque substantielle où les mots constituent son véritable pays. Née d’un père algérien et d’une mère bretonne, entre paysage de soleil et douceur française, son cœur a toujours battu en un mouvement de balancier. Et ses mots ont été l’étendard de ses émotions teintées des couleurs des deux rives, où ont vagabondé son imagination, sa sensibilité et sa quête.

Quête de son devenir à travers une sexualité saphique, qui rejoint celle de Violette Leduc, Gertrude Stein, Colette (mais qui a consommé aussi des hommes, des maris et même le jeune fils de son troisième conjoint !), Françoise Sagan et Marguerite Yourcenar, plumes notoires et fêtées qui ne se sont pourtant jamais épanchées publiquement sur ces sujets qui les concernaient fort bien et dont les biographies posthumes ont révélé par la suite plus d’un secret gardé, du moins surtout pour les deux dernières…

C’est sous une pensée d’Aristote, titre de son plus récent opus, Tous les hommes désirent naturellement savoir (J.C. Lattès-263 pages), que Nina Bouraoui publie son plus récent écrit.

Dans une écriture à la fois nerveuse et poétique, scandée et parfois incantatoire, elle trace son chemin à travers une mémoire qu’elle fouille patiemment. Presque scrupuleusement.

Mais sans ordre défini, divisant ses courts chapitres, à la Marguerite Duras ou parfois en lyrisme ciselé, avec des mots bercés par une certaine musicalité, abrupte ou arrondie, en fragments épars intitulés en alternance « savoir », « devenir » et « se souvenir ». Des tranches de vie, évoquées comme des esquisses, tracées comme des ébauches, évasives comme une image filandreuse ou martelée, ressassée, quasi redondante. Comme pour tirer l’essence d’un parcours où un être se cherche. Alors, pour ce lever de voile quelque peu impudique, elle parle avec insistance de son désir des femmes. Mais aussi, plus modérément, des rapports entretenus avec sa mère, des situations des femmes en Algérie, de ce couple détonnant de Lizz et Laurence, d’Ely l’alcoolo suicidaire, de Julia l’écharde de son cœur. Elle décrit les personnages insolites qui l’ont marquée, notamment ce petit Ali avec qui elle entretenait en préadolescence des jeux ambigus…


Complainte touchante
À part des passages à la fois rabâchés et tristes dans leur quête effrénée et obsessionnelle car sujet à une identité à décrypter, aux confins d’une auto-analyse clinique, demeure la beauté des mots, du style, des choses à la fois simples et compliquées de la vie.

Une séparation, une blessure sentimentale, un pays qu’on quitte, les odeurs de l’enfance, tout cela est le terreau fertile de Nina Bouraoui qui en fait, à travers sa narration livrée aux courbes imprévisibles du verbe, érige une complainte touchante. Une sorte de chanson psalmodiée, elle qui a touché aux paroles des chansons aussi… Entre autres avec Céline Dion, Garou et Sheila dans sa chanson Une arrière-saison…

Pour ce livre aux pages largement mordues de blanc, comme une part de rêve dérobé, demeurent l’essence de l’analyse et la lucidité d’un être en quête de paix intérieure, de sérénité, d’harmonie. Mais aussi quête de l’âme sœur, cette « moitié d’orange » dont parlait autrefois Jean-Louis Bory.

On n’aborde pas impunément la voix de l’auteure de Mes mauvaises pensées, qui a obtenu le prix Renaudot en 2005.

En substance elle écrit, dans le flot de sa confidence, de ses paroles triées sur le volet, cette phrase lumineuse : « La France, c’est le vêtement que je porte, l’Algérie, c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes. » La littérature, c’est surtout cette beauté de la formulation…

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