Nos Lecteurs ont la Parole

À mon précieux Liban

Youssef al-Bouchi
OLJ
14/03/2019

Depuis longtemps, maintenant, je n’ai qu’une envie, c’est de t’écrire, ou même de te parler, mais l’occasion ne s’est jamais présentée ou je n’ai jamais eu le courage de faire le premier pas. Cela fait quelque temps que je suis parti, et je ne parviens pas à mettre des mots sur ce que je ressens pour toi, à savoir si tu me manques ou au contraire si je suis mieux sans toi, à des milliers de kilomètres de là, et de la façon dont tu me traites. En étranger ; tel un étranger qui ne s’est jamais nourri en ton sein, qui ne s’est jamais promené dans tes rues, ou encore qui n’a jamais pleuré ton potentiel gâché. Constamment rempli d’un vide, j’ai besoin de me nourrir, comme si tu n’étais pas ma propre mère. J’ai grandi en tes terres, j’ai dévalé tes rues, m’accrochant sans cesse à des bouts d’histoires de ta guerre civile, et aux quelques droits fondamentaux que tu ne m’as jamais accordés, malgré tout l’amour que je te porte.

Et pourtant, je ne suis pas formellement libanais.

Bien que je sois assez grand pour l’accepter, cette ambiguïté ne fait que s’ajouter à l’instabilité préexistante qui règne en moi, instabilité résultant d’injustices vécues étant enfant et qui résonnent encore aujourd’hui au travers de l’immoralité de nos dirigeants et de la passivité de notre peuple.

Et en effet, j’ose dire « nos dirigeants », « notre peuple », étant le fils d’une femme libanaise, qui a travaillé aussi dur qu’elle le pouvait pour toujours combler mes besoins, et pourtant, une femme qui a dû lutter contre les constructions sociales tournées vers le jugement plutôt que vers l’entraide, qui plus est dans un système qui l’a complètement noyée : pauvreté, guerre civile et dépression culturelle. L’absence de ma mère, qui a travaillé d’arrache-pied, 12 heures par jour, afin de compenser l’abandon de notre gouvernement, a affecté mon enfance de façon durable. Je ne sais pas ce qui est pire, être seul à la maison le jour ou vivre dans le capharnaüm incessant des cris parcourant les murs d’appartements surpeuplés la nuit. Que ce soit l’un ou l’autre, la vie avait fait de moi un enfant de 10 ans empli de cynisme. Cette situation ne m’est pas propre, elle est celle, je crois, de tout enfant vivant avec une mère libanaise célibataire.

Pour autant, je me sentais tellement différent car mes seules rêveries d’enfant étaient faites de l’histoire de ma mère, forcée d’épouser un Syrien afin de m’offrir la possibilité d’avoir un passeport, étant privé de mon juste droit d’en posséder un libanais, résultat d’une législation qui néglige le droit des femmes. J’étais formellement inexistant, à moins qu’elle n’épouse quelqu’un qui puisse me donner son nom de famille. Ma mère n’a eu le droit d’avoir un enfant qu’au travers d’un mariage, qu’il soit syrien ou libanais. Et je me pose la question : combien d’hommes libanais ont eu leur existence impactée par l’absence de droit pour les femmes.

Au sein de cet État, il est aussi simple pour un homme libanais de ne pas posséder la nationalité libanaise qu’il l’est pour lui de quitter une femme enceinte. Cependant, lorsqu’il quitte une femme, il ne pense pas qu’il aurait pu être ce futur enfant, sans nationalité. Mon cas n’est pas une exception, n’importe qui aurait pu être à ma place et ne pas posséder la nationalité si leur père avait quitté leur mère. Cependant, plus important encore, tout homme libanais continuerait à vivre ainsi s’il acceptait le fait qu’une femme libanaise n’ait pas le droit de transmettre la nationalité. Ma mère, parce qu’elle est ma mère, a pu me transmettre son savoir, ses gènes, son caractère, sa force… Mais parce qu’elle n’en a pas le droit, elle n’a pas pu me transmettre une existence formelle. Parce qu’elle n’en a pas le droit, elle n’a pas pu me donner le droit d’exister.

Aujourd’hui, je porte la nationalité syrienne et je possède un permis de résidence au Liban. Me sentant rejeté, j’ai rejeté ces deux parts de moi; j’ai développé une personnalité qui est fondamentalement détachée du concept de nationalisme afin de devenir pleinement un enfant du monde. Sans ses racines, un arbre ne peut exister, cependant, au-delà de la terre, celui-ci librement prospère. C’est pourquoi, au travers de l’encre que je déverse, je n’ai qu’une seule envie, une seule demande, il ne s’agit pas de retrouver mes racines, mais bien faire valoir les droits de ma mère. Pour ma part, j’espère être de ceux qui œuvrent pour un meilleur Liban, mais mes efforts ont été volés, comme l’a été mon identité, je ne trouve donc pas de meilleure solution que de l’écrire pour le demander, alors j’écris.

Le chemin que nous prenons et la marche que nous effectuons, aussi bien collectivement qu’individuellement, dans notre petit pays, étendus à notre petite planète, se sont révélés jusqu’ici bien ambigus. Cependant, il existe, et existera toujours, ces traits communs qui nous définissent, oscillant entre peur et haine, beauté et amour, conviction et ignorance, vérité et sagesse. Des profondeurs de la nature animale de l’homme à l’établissement de nos civilisations, les faux pas sur notre chemin sont dus à un manque cruel de sens, et la quête d’un sens se perd lorsqu’on arrête de le rechercher.

À ma chère mère, à toute ces Libanaises et à mon précieux Liban, votre valeur et votre potentiel ont été trop longtemps sous-estimés, il est temps de vous voir vous élever. Depuis longtemps, je n’ai qu’une envie, c’est de vous écrire, ou même de vous parler, mais je pense que l’occasion ne s’est jamais présentée ou je n’ai jamais eu le courage de faire le premier pas, mais je le fais aujourd’hui, et je vous presse de franchir ce pas également.

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