X

À La Une

De la vie secrète des bibliothèques du Caire

Roman

C’est l’histoire d’un fonctionnaire comme l’Égypte en produit à la chaîne, dépendant à « l’opium bureaucratique » (lecture d’Al Ahram, café, ragots, re-café, déjeuner entre collègues, re-café, jérémiades pour mieux faire valoir un travail creux, soumission à la hiérarchie, petit capital personnel permettant de se contenter d’un salaire médiocre en contrepartie d’un statut et de la monotonie qui va avec). Ou presque...

Fifi ABOU DIB | L'Orient Littéraire
03/03/2019

À la différence du fonctionnaire égyptien type, le jeune anti-héros de cette histoire va très vite basculer dans l’étrange et a encore envie de croire que sa vie de rond-de-cuir peut faire une différence, changer quelque chose à la fatalité administrative.

Un matin, Chahid, employé au bureau des « biens de mainmorte » ou waqf – comprendre par là les biens légués à l’État par des particuliers souhaitant ainsi demeurer dans la mémoire des vivants – se voit assigner une curieuse mission. Il doit se rendre place Abbasseya (homonyme de l’hôpital psychiatrique du Caire) y visiter une bibliothèque et établir un rapport. La bibliothèque Kawkab Anbar porte le nom d’une femme aimée que son mari a voulu ainsi honorer à travers un sanctuaire recelant des milliers de livres et autant de traductions dans toutes les langues, même les plus rares. Kawkab Anbar est promise à une destruction imminente pour servir de station de métro. Chahid sait d’avance que le rapport qu’il est chargé d’établir ne servira pas à la sauver. Quoi qu’il rédige, son état des lieux ne sera qu’une pièce formelle de plus qui viendra épaissir un dossier à décharge prouvant que, bien que condamnée, la bibliothèque ne l’aura pas été sans défense.

L’édifice se révèle d’emblée construit en dépit du bon sens, conçu comme un immeuble de rapport sans charme et sans fonctionnalité, mais illuminé d’une courette à ciel ouvert, « puits de lumière » où les rares lecteurs et habitués du lieu se retrouvent à l’ombre d’un arbre. Chahid y croise des êtres fantomatiques viscéralement attachés à ces rayonnages dont ils semblent connaître l’ordre secret, car rien ici ne fonctionne comme ailleurs. On songe à la Bibliothèque de Babel de Borjes, à la différence qu’aucune science ne sous-tend le rangement aléatoire que subissent les livres, tantôt classés par date de donation, tantôt par une quelconque suite de titres, de sorte qu’il est facile à n’importe quel visiteur d’en emporter ce qu’il lui plaît et impossible à un chercheur de s’y repérer. On y croise entre autres « Jean le Copiste » qui recopiait les livres à la plume avant de se soumettre à la technologie et de finir par les photographier. Ou Ali, l’ivrogne, qui semble attaché à la traduction. Ou le Dr Sayyid, prototype de l’intellectuel arabe, diplômé en cryptologie. La bibliothèque absorbe Chahid et finit par l’obséder. Dans son épuisement, il hallucine et s’imagine que le vrai secret de Kawkab Anbar est de posséder dans ses sous-sols une monstrueuse machine à traduire qui restitue les textes comme s’ils avaient été directement écrits par l’auteur dans n’importe quelle langue autre que la sienne. Certes, la lecture n’est pas fluide. On a le sentiment que l’histoire est quelque peu embrouillée par moments et la traduction suit comme elle peut. On a tendance à perdre le fil à force de digressions, mais cela ne gâche pas le plaisir d’une savoureuse description du petit peuple cairote et quelques révélations étymologiques comme l’origine du mot hanafeya (robinet en arabe).

BIBLIOGRAPHIE
La Bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie, traduit de l’arabe (Égypte) par Stéphanie Dujols, Sindbad/Actes Sud, 2019, 176 p.


Retrouvez l'intégralité de L'Orient Littéraire ici

À la une

Retour à la Une

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Sarkis Serge Tateossian

Belle découverte. Merci lorient-le-jour

C.K

Je vais adorer, merci fifi.

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants