Elle était belle comme le jour, jeune, pétillante, pleine de vie, agréable à regarder, les têtes se retournaient immanquablement sur son passage. On aurait dit un soleil qui avance sûr de lui, allumant le feu sur son passage.
Son frère, lui aussi à l’intelligence étincelante, était parmi les premiers de sa classe, abonné depuis son plus jeune âge au tableau d’honneur ; les bons pères, ce qui était chose courante à l’époque, avaient pris en charge son éducation.
Elle voulait devenir ingénieure, mais le papa arguait qu’il n’avait pas les moyens de lui payer l’université. Faute de mieux elle prit un poste de petite secrétaire, de quoi pourvoir à ses dépenses personnelles et ses maigres frais.
Le frère, lui, avait vu son ambition d’entrer à la faculté de médecine tuée dans l’œuf, pour les mêmes raisons. Il se trouva un emploi de comptable dans une société et tentait vaille que vaille de poursuivre des études de droit à l’Université libanaise.
C’était à l’orée des années 1970, nous faisions partie du même groupe, nous étions insouciants peut-être, nous étions jeunes, la vie était simple et belle, l’avenir nous souriait.
Nous étions devenus sans façon les uns avec les autres. Souvent en été, au retour d’un dimanche à la mer ou passé à escalader les montagnes, nous trouvions chez nos parents une petite collation, de quoi nous rassasier et étancher notre soif. Chez eux rien de cela, c’est à peine si leur frigo contenait un petit bout de fromage et un morceau de pain ranci.
Nos parents avaient adopté nos amis. Des fois ils nous prenaient au restaurant ou plus souvent ils les invitaient à la maison autour d’un bon déjeuner préparé par nos mères, nous étions heureux que ces deux jeunes soient des nôtres, c’était un plaisir de les voir plonger dans leurs assiettes.
Pour fuir sa misère, sortir de sa pauvreté, notre belle au bois dormant s’est résolue à épouser un monsieur très aisé mais aussi très âgé. C’est normal que jaloux comme un pou, il nous ait interdit le chemin de sa grande villa.
Faut-il ajouter que nous étions malheureux ? Même son frère ne la voyait presque plus, occupé à aligner avec acharnement des colonnes de chiffres.
Quelques petits mois plus tard on vint avertir notre ami que son père, voulant économiser le salaire d’un journalier, s’était cassé la pipe en tombant du haut d’un échafaudage mal arrimé.
Son paternel, nous ne l’avions su que plus tard, possédait une entreprise d’enseignes publicitaires, plus que florissante à ce qu’il est apparu.
Accourus à son bureau de peur de se faire brûler la politesse par quelque employé indélicat, son épouse et son fils fouillant dans les tiroirs ont découvert plusieurs chéquiers, des carnets d’épargne recelant beaucoup de millions de livres libanaises, des titres de propriété et des placements à l’étranger.
Une fortune colossale, alors que leur Harpagon d’époux et de père les faisait vivre au seuil de l’indigence.
Inutile d’ajouter que le bonhomme fut pratiquement jeté dans un trou, presque en catimini. Point de faire-part, ni d’obsèques ou de condoléances.
Bien au contraire, ce fut comme une grande bouffée de joie et s’ils n’ont pas dansé, tiré un feu d’artifice ou débouché quelques bonnes bouteilles de champagne, ce fut juste par décence.
La jeune fille quitta immédiatement son époux et s’en alla vers d’autres cieux. Le jeune homme, lui, démissionna de son poste de rond-de-cuir, émigra au pays de l’Oncle Sam où, admis dans l’une des plus importantes facultés de médecine, il en sortit sommité de sa spécialisation.
Il y a des pères qui se tuent pour leurs enfants et il y a des pères qui tuent leurs enfants à petit feu.
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