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Culture

La photographie, entre « beauté trompeuse et mentir-vrai »

Entretien

En confrontant la photographie orientale de Fouad Debbas à des propos d’artistes contemporains, « La Fabrique des illusions » raconte une autre histoire. Elle se déroule au musée Sursock jusqu’au 12 mai et sera reprise le 18 juillet par le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille). Explications du curateur François Cheval.

02/03/2019

Vous êtes commissaire, avec Yasmine Chemali, de « La Fabrique des illusions : collection Fouad Debbas et commentaires contemporains ». Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?

Cela fait 20 ans que je viens au Liban. J’ai d’abord travaillé en 1998 avec Zeina Arida et Akram Zaatari pour la Fondation arabe pour l’image. C’était d’abord donc une relation professionnelle qui s’est transformée en rapports amicaux. Je me suis donc félicité de l’arrivée de Zeina Arida à la direction du musée car je pense qu’elle a une expertise dans le monde de la photographie qui est reconnue internationalement ainsi qu’une ouverture sur l’art contemporain. La manière dont elle avait géré la rénovation du musée Sursock est une vraie réussite. Connaissant mon intérêt pour l’histoire de la photographie produite dans le monde arabe, elle m’a proposé de travailler avec Yasmine Chemali sur la collection de Fouad Debbas qui est un fonds important pour comprendre l’histoire de la photographie au Moyen-Orient, et surtout l’histoire de la photographie en général. C’était une pierre de plus à poser dans la construction de l’histoire de la photographie.

Quelle a été la démarche pour percevoir cette exposition, sachant qu’elle est singulière, voire totalement différente des autres expositions traditionnelles ?

Yasmine avec sa connaissance du fonds Fouad Debbas est le point de départ de l’exposition. Cet ensemble – où quasiment tous les aspects de la photographie sont représentés, des premiers studios jusqu’à la carte postale – permet de vraiment comprendre comment il y a eu une véritable aventure de l’image de 1840 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Tous les supports ont changé, mais les messages sont restés permanents. La photo contemporaine pouvait nous aider à faire comprendre ce qu’on a envie de dire sur l’histoire de la photographie. Nous avons ainsi travaillé sur le dialogue entre passé et présent, sur la nature du medium photographique.

Comment s’est déroulé le travail à deux, alors que vous êtes à Paris et Yasmine Chemali au Liban ?

Il fallait dès le départ que nous définissions, nous trois (avec Zeina Arida), la nature du projet. Il s’agissait donc de prendre vraiment son temps pour regarder ce qu’il y a dans ce fonds. Et de discuter longuement avec Yasmine qui, depuis des années, ordonne ce fonds et rend hommage à ce collectionneur qui a vraiment sa raison d’être dans ce musée. Tout ce qu’on souhaitait, c’était ne pas faire comme en Occident, à savoir sortir les chefs-d’œuvre, les plus belles pièces, mais de rendre compte d’une histoire de la photographie qui a été expérimentée au Moyen-Orient. Car cette région est un vrai lieu d’expérimentation de la photographie.

C’est en faisant ces recherches et par des allers-retours que vous avez donc abouti à un format différent, une vision nouvelle. Expliquez-nous un peu...

Partant du principe que la photographie n’est pas, comme on le dit, la fille aînée de la peinture, nous avons abouti à un autre idiome qu’il fallait élaborer. La photo est rentrée en 1857 au musée. Et contrairement à ce que l’on pense, ça a toujours été un art reconnu et officiel. En outre, je me suis rendu compte que ceux qui écrivent sur la photographie ne s’intéressent qu’au 0,001 % de ce qu’est cet art. Dans mon parcours, je m’étais rapproché de Michel Frizot qui, selon moi, est le penseur numéro un sur la photographie. Il disait que la photographie est un mauvais concept et qu’il fallait travailler sur une idée transversale, le photographique, qui est de la physique, de la chimie, de l’électronique, une histoire de la psychanalyse et de la géopolitique. C’est un complexe qui est basé sur une idée très simple, qui est la techno facture. Ainsi, quand vous prenez une photo avec un appareil, vous ne savez même pas ce qu’il y a dedans. Ce qui nous intéresse est simplement de prendre la photo. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir dans quelles conditions la photo a été prise et à qui elle s’adresse. Par ailleurs, nous avons découvert les points similaires entre les modifications subies par le théâtre vers 1840/1850 et l’apparition photographique. Ce sont les mêmes questions qui se posent : contrôler la lumière, savoir comment bougent les figurants soit sur le plateau théâtral, soit sous l’objectif. Comme dit Théophile Gautier, c’est le temps du spectacle oculaire. Le monde pouvait désormais se comprendre non par le verbe ou le livre, mais avec les yeux, tant au théâtre que dans la photo.

À partir d’un dialogue entre œuvres contemporaines et la collection Debbas, vous avez reconstruit un discours que vous assumez : la vision qui devient l’objet principal de la connaissance et des sentiments.

Pour reprendre ce que dit Yasmine, nous n’avons pas fait appel à ces artistes pour travailler sur le fonds de la collection Debbas. Mais à leur travail et à des séries existantes parce qu’on trouvait que cela avait un certain sens de les mettre en rapport avec les idées des photos tirées de la collection. Le sculpteur et photographe Mac Adamas, Nadim Asfar, Vartan Avakian, Elina Brotherus, Daniele Genadry, Randa Mirza, Louis Quail, Angélique Stehli, Ali Zanjani et Wiktoria Wojcie Chowska proposent ce dialogue intemporel et interspatial. L’image a sa propre vérité. La photographie parle du réel, mais d’une manière biaisée. Le fonds Debbas est exceptionnel parce qu’il y a même des images médiocres (des cartes postales vulgaires). Par exemple, on retrouve les images colorées où la couleur est utilisée pour tromper ou enjoliver les choses. Nous ne sommes pas à proposer des jugements philosophiques. L’enjeu de La Fabrique des illusions réside dans la confrontation entre beauté trompeuse et mentir-vrai.

Vous dites ne pas être des porte-voix. Quels regards différents aviez-vous apporté, l’un et l’autre, à cette démarche ?

Comme le grand débat était de savoir que faire de ce fonds de base, il fallait un peu se distancier de l’objet et ne pas le sacraliser. Ceci a été plus difficile pour Yasmine qui est dans la collection Debbas depuis longtemps. L’idée était non de déconstruire, mais de ne pas être dans un rapport de collectionneur et d’être fasciné par la bonne image. Pour ma part, j’apporte dès le début mon regard de neutralité. L’image devait être vue comme un objet neutre, un objet d’étude qui rend compte de l’histoire de ce pays, de ses contradictions, et un superbe exemple de ce qu’a pu produire le Proche-Orient au XIXe siècle. Le Moyen-Orient et, plus particulièrement, le Liban ont été des laboratoires photographiques. Pour Yasmine, Fouad Debbas n’aurait jamais fait une telle exposition. Pour nous, nous avions devant nous un objet parfait qui nous a permis de comprendre cette idée très peu développée que la photographie est très liée au théâtre plutôt qu’à l’histoire de la peinture. Grâce à ce fonds, nous avons, je crois, réussi à poser ne serait-ce qu’une petite pierre à cette histoire de la photographie qu’il reste à reconstruire.

Cheval et Chemali, parcours croisé

Formé à l’histoire et à l’ethnologie, François Cheval a été de 1996 à 2017 le conservateur du musée Nicéphore-Niépce à Chalon-sur-Saône où il a entrepris de présenter l’originalité du « photographique » à travers une muséographie et un discours renouvelés. Commissaire de plus de cent expositions, il s’attache à remettre en cause dans chacune d’elles les certitudes de l’histoire de la photographie. En 2017, il démissionne et fonde sa propre société, Red Eye, devenant ainsi un libéral de la photographie. Il est également, depuis décembre 2017, le directeur avec Duan Yuting du musée de Lianzhou, premier musée de la photographie contemporaine en Chine. Il rédige de nombreux textes sur la photo qui font de lui une référence dans le champ critique.

Ayant suivi une formation de conservateur à l’École du Louvre avec une spécialisation en arts de l’islam, Yasmine Chemali est en charge de la collection Fouad Debbas depuis 2011 et responsable depuis 2014 des collections d’art moderne et contemporain du musée Sursock.


(Pour mémoire : Les musées, un antidote à la virtualité ?)

Qui sont les artistes exposants ?

McAdams est un sculpteur et photographe britannique. Il a étudié au College of Art de Cardiff et à la Tutgers University. Depuis 1967, il expose régulièrement en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Japon ainsi qu’en Europe.

À travers des projets qui conjuguent photographie, vidéo et installations, les premiers travaux de Nadim Asfar sollicitent les origines techniques et expérimentales de la production d’images. Dans Hyper Images, il utilise une technique sans caméra – les photogrammes –, qui date de l’invention de la photographie, pour produire une série de dessins photogéniques floraux, qui sont autant un enregistrement d’actions individuelles que des natures mortes sans repères spatio-temporels.

Vartan Avakian est diplômé en architecture et culture urbaine en Catalogne et à Barcelone. Il travaille avec la vidéo, la photo et les matériaux naturels. Son travail a été exposé internationalement, notamment au musée Maxxi, à Rome, en 2017.

Elina Brotherus partage sa vie entre la France et la Finlande. Avec un master en science et un autre en photographie, elle explore par la photo et la vidéo les sentiments de l’individu et tente de déterminer comment celui-ci devient une partie de l’ensemble formé par les autres.

Daniele Genadry est diplômée en studio art et mathématiques de Dartmouth College et en peinture de la Slade School of Art, Londres. Son travail examine la construction d’une expérience visuelle à travers la mémoire et le mouvement.

Randa Mirza, artiste visuelle travaillant principalement le medium photographique et la vidéo, cherche à déconstruire et à questionner les représentations normées et orientalisantes en rendant visibles les constructions symboliques, sociales et politiques actuelles.

Louis Quail est un photographe documentariste anglais dont le travail, intitulé Big Brother, porte sur son frère Justin atteint de schizophrénie.

Angélique Stehli, photographe suisse, couvre une diversité de mediums : projets documentaires, collaborations avec des marques ou des magazines, ainsi que des projets vidéo. La notion de storytelling occupe une place importante dans son travail.

Wiktoria Wojciechowska, diplômée de l’Académie des beaux-arts de Varsovie, est connue pour ses deux projets Short Flashes (portraits de cyclistes pris dans les métropoles chinoises) et Sparks (portrait d’une guerre contemporaine).

Ali Zanjani est un artiste basé à Téhéran qui crée des œuvres à partir d’images de films provenant d’archives cinématiques appartenant auparavant à la Radiotélévision nationale iranienne avant la révolution. En choisissant certaines photos et les retirant de leur contexte, il les recensure pour les rendre « permissibles » dans un monde de plus en plus censuré.



Pour mémoire

Le top cinq des photographes contemporains dressé par François Cheval

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