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Culture

Le top cinq des photographes contemporains dressé par François Cheval

Conférence Dans le cadre de l’exposition des œuvres de Jean-Luc Moulène au BAC, François Cheval, conservateur du musée Nicéphore Niépce, a présenté cinq artistes, auteurs d’images pertinentes et persistantes.
27/09/2013
Il s’agissait, en principe, d’une conférence «sur la photographie française». Son intitulé «Il n’y a pas de photographie française» augurait déjà les contradictions et autres déclarations labyrinthiques qu’elle pourrait avoir. C’est que le conférencier, qui se traite lui-même de « menteur », fait partie de la race des critiques ou théoriciens de l’art qui déconstruisent et reconstruisent l’univers avec leur bagout et leur grande gueule. Une pensée (et un verbe) à rebrousse-poil que François Cheval manie, dans toutes ses hybridations théoriques, avec la dextérité d’un bagarreur sur le ring.
Le conservateur du musée Nicéphore Niépce a ainsi mis K.-O. son auditoire du Beirut Art Center ce soir-là, leur présentant un échantillon varié et solidement argumenté du travail de cinq photographes dont il admire l’œuvre, car, dit-il, il n’y a pas de photographie française ou allemande ou américaine. «Il n’y a que de beaux ou mauvais récits
photographiques.»
«Les catégories nationales se prêtent peu à la compréhension des scènes artistiques. On trouvera sûrement des marchés nationaux plus dynamiques, des musées plus entreprenants, mais des » écoles « nous n’en voyons guère ». Et d’ajouter: «La classification et l’esprit de séries seraient allemands. Et pourtant, il n’y aurait aucune difficulté à trouver en France et en Angleterre des photographes qui ont fait de la déclinaison leur projet artistique. La banalité et le quotidien se seraient plus révélés en Angleterre. Or, il n’y a pas plus introverti que le photographe français qui nous accable de scènes domestiques et privées. Quant aux techniques, chambres ou appareils à main, couleur ou noir et blanc, aux formats, on se fait un malin plaisir, ici, à tout tenter, mieux à hybrider.»
Bref, ne sachant pas ce que veut dire « photographie française », il a décidé de ne parler donc que « des gens » dont il apprécie le travail.
L’orateur a entamé sa conférence en en dénonçant le titre, «idiot». Il a embrayé en affirmant sa conviction qu’une conférence est généralement un exercice de mensonge. Le conférencier (le menteur, n’est-ce pas?) ajoute même que dans ce domaine, il se reconnaît peu de maîtres.
Ce soir, c’est le prélèvement qui s’impose, qui sera la règle, justifiant les critères de sa sélection, il précise que certains auteurs n’ont pas été retenus, trouvant leurs travaux trop faibles, exsangues, ringards, aux formats trop grands ou trop petits.
« Être dans cette sélection, c’est faire un acte conscient de photographie », martèle Cheval. « Je connais bien ces artistes, et leurs œuvres. Je considère qu’ils (et elles) ont tous (et toutes) leurs raisons d’être. » Tous les auteurs réunis, et ils sont au nombre de cinq, tentent selon lui de témoigner, non pas de l’état du monde, mais du rapport que nous entretenons avec ce qu’il appelle «l’image autocratique ». « L’image moderne est autocratique. Elle se confond, en plus, avec la marchandise, affirme-t-il. Tous ces artistes, ces auteurs, ces experts même, font comparer devant nous l’objet de prédation qu’est l’image mécanique moderne. Ils exhibent tous sa nette tendance à réduire les têtes, sa tentation permanente d’être un objet futile... »
Pour l’orateur, les photographes restituent donc le réel, l’image se confond avec le monde, donc elle se
moque des catégories qui sont le vrai, le faux, le bien et le mal. « À la fin de toute cette production pléthorique qui aujourd’hui correspond à la photographie dite contemporaine française, il ne reste que très peu d’auteurs avec des histoires pertinentes, des images
persistantes. »
« Les récits photographiques que je propose sont des fabriques qui jouent sur la dualité entre l’amateur et le professionnel. On ne sait jamais quel statut ils se donnent eux-mêmes. En tout cas, ces œuvres-là, ordinaires très souvent, sont toutes des annales et des chroniques de vies. Par moments, certaines images ne disent rien dans un premier temps, elles ne cessent de rester des signaux. Rien n’est à jeter dans ce qui parle de nous, de vous. Le récit photographique impose ici son universalité. Il va au-delà du simple radotage d’événements. »

La liste de Cheval
Premier de la liste, Antoine d’Agata, photographe français né à Marseille en 1961. Sur l’écran, des photos de corps nus, tordus de douleur ou d’extase, des visages renversés, blêmes, un univers sombre et torturé, flou ou plus précis.
Une photographie qui dérange, confronte et contredit. « Le travail d’Agata peut se définir comme une prise de conscience photographique, un journal intime. Le photographe documente ce qu’il vit au moment où il le vit, partout dans le monde. Il se laisse entraîner par un tourbillon dont il ne connaît pas les conséquences et les risques, ce qui confère aux instants qu’il capture une réalité incomparable. Les choix sont inconscients mais les obsessions restent les mêmes: la sexualité, la peur, l’obscurité, la mort, les
drogues... »
Elina Brotherus, photographe finlandaise vivant en France, est le numéro 2 de la sélection. Lauréate du prix Niépce en 2005, elle se met en scène sur ses photos, nue parfois, mais elle se défend de construire pour autant une œuvre autobiographique. Son propos est avant tout artistique : elle cherche à comprendre et interpréter le monde, à créer son univers personnel, en jouant avec la lumière, les couleurs et son appareil photo. Il n’empêche que sa vie quotidienne est prétexte à la mise en tableaux de ses expériences et de ses émotions.
Klavdij Sluban, photographe français de parents slovènes, au top 3 de la liste de Cheval, fait partie de ceux qui rendent compte de ce qu’ils voient et non de ce qu’il aurait fallu voir. C’est lors de ses nombreux voyages, en déplacement, qu’il clique le plus. Avec ses photos en noir et blanc, au grain marqué et à l’aspect charbonneux, il ne fait pas dans le sensationnel, ni dans l’actualité, et capte souvent les temps faibles où rien ne se passe. « Il photographie l’atmosphère d’une ville, la noirceur d’une geôle, la solitude d’une île. »
Morgane Denzler, jeune photographe française dont l’œuvre tourne autour du rapport à l’histoire, de la mémoire à travers l’architecture, la ruine et le chantier, figure en numéro 4. Ayant effectué un séjour à Beyrouth, elle a été frappée par les ruines de la ville, non seulement pour leur côté spectaculaire, mais aussi pour les transformations qu’elles
engendrent.
Elle a alors réalisé une sculpture installation intitulée Bouleversements, ou douze cubes (empilés comme un rubik’s cube, ils font 3 mètres de long). Sur chaque face de chaque cube, elle a collé des photographies de façades d’immeubles bien libanais. La reconstruction, mais aussi la mémoire et les faces cachées sont ici des thèmes abordés de manière ludique et qui incitent insidieusement à la réflexion.
Philippe Pétremant conclut le choix de Cheval. Né et vivant à Lyon, le jeune photographe à l’œuvre faussement banale s’inspire des objets du quotidien devenus tellement ordinaires qu’on les zappe presque dans notre
inconscient.
Dans sa série intitulée « Les Sept mercenaires », il a photographié des billets de banque en plan rapproché, assemblés pli sur pli, où les visages du pouvoir se superposent pour former des portraits « des cons qui nous gouvernent » (dixit Cheval).
Cette sélection est, pour François Cheval, l’occasion de rappeler les objectifs du musée à la destinée de laquelle il préside. « Notre action au musée Nicéphore Niépce est une tentative constante de débarrasser l’image mécanique de ses présupposés, affirme-t-il. Nous avons fait le choix de présenter l’originalité du “photographique”, concept plus qu’ensemble d’usages qui tente de cerner les spécificités matérielles, sociologiques, psychologiques, voire philosophiques, intrinsèquement liées à l’image
mécanique... »
« À Chalon, tout ne finit pas au mur», conclut François Cheval, en vantant les mérites du numérique. Il y a aussi des films, des slide-shows ou encore des affiches diffusées partout dans la ville. Le conservateur préfère donc... conserver des banques de données numériques. Et il reste à l’affût d’autres « méthodes, d’autres discours, d’autres formes de pédagogie muséale » pour des formes renouvelées d’explicitation de l’image
photographique...

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