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Des goûteuses devant les assiettes de la mort, avant que Hitler ne mange...

Livres

Dans ce roman historique sérieusement documenté intitulé « La goûteuse d’Hitler » (Albin Michel, 400 pages), Rosella Postorino apporte de nouvelles révélations pour dévoiler encore plus le sinistre visage du Führer...

18/02/2019

À quarante et un an, Rosella Postorino est une romancière, dramaturge et traductrice italienne (à son actif le Moderato cantabile de Marguerite Duras) qui a beaucoup de succès dans son pays d’origine, et dont la plume est en train de conquérir l’Hexagone grâce à son dernier opus, La goûteuse d’Hitler (en italien Le assaggiatrici), qui vient de voir le jour en français chez Albin Michel, grâce à la traduction de Dominique Vitoz. Son sujet est inédit et explosif : il raconte l’histoire des femmes qui ont été asservies par les SS pour veiller à ce que la nourriture du chef suprême de l’Allemagne nazie – végétarien en fin de vie car, ironie de la situation, il haïssait la cruauté des abattoirs – soit exempte de tout poison.

C’est après avoir rencontré et recueilli les confessions de Margot Wölk – la vraie goûteuse allemande des plats présentés à Hitler, décédée en 2014 à l’âge de 97 ans après s’être enfuie des QG du tyran – que Postorino a eu l’idée de romancer la vie de ces goûteuses. Toutes les autres ont été systématiquement fusillées...

Elles étaient au départ une quinzaine de femmes allemandes recrutées par la force, 300 deutschemarks le mois, pour remplir cette macabre fonction qui noue l’estomac et coupe l’appétit. Elles s’asseyaient comme dans un lugubre gynécée, derrière une table dans un réfectoire gardé par les sbires des lieux armés jusqu’aux dents, et devaient tout goûter des bouchées du boucher !

Et ce n’est qu’une heure après, si l’effet du poison ou des éléments toxiques n’a pas opéré, qu’Hitler touchait à sa ration alimentaire… Dix femmes ainsi placées sous les fusils des SS et l’aboiement des chiens de garde, les larmes à l’œil, tremblantes de peur, gorge et ventre noués, avec pour mission de vider les assiettes qui défilent impitoyablement. En un effrayant rituel, à Gross-Partsch en Prusse orientale (aujourd’hui divisée entre la Pologne et la Russie), où les trois repas du jour sont comme autant d’appels et de rappels à la mort pour une dégustation qui peut s’avérer à tout moment mortelle.

Retiré dans sa tanière de loup en Prusse orientale, le Führer avait peur qu’on l’empoisonne. D’où cet essaim de femmes (pourquoi pas d’hommes ?) pour le protéger des complots et des coups de poignard dans le dos.

À noter que la plupart des despotes et dictateurs ont abusé de leur pouvoir en ce sens. On cite ainsi Caligula, Néron, et plus récemment Staline. Ce dernier a eu recours aux mêmes services et son goûteur, « Spiridon », n’était autre que le futur grand-père paternel de Vladimir Poutine…


Cadeau empoisonné
Pour revenir au livre de Rosella Postorino (adroitement traduit, avec une écriture qui laisse place à la sensibilité, au sens du détail, à la compassion et à l’émotion), l’atmosphère est vite plantée comme un décor qui s’impose.

Un décor entre Portier de nuit de Cavani, Le Pianiste de Polanski ou Le choix de Sophie de Pakula. Avec les nazis, on ne discute pas, on exécute… Par temps de famine, de pénurie et de misère de la guerre, cela aurait pu être une aubaine pour ces infortunées goûteuses, mais c’était leur faire ici un cadeau empoisonné, au sens premier du terme. Et c’est là que Rosella Postorino intervient en habillant ses personnages d’une humanité manipulée jusqu’à l’esclavage, mais une humanité qui s’adapte à la survie. Et accepter le rôle confié, c’est à la fois survivre et accepter de mourir. Entre angoisse et soumission, entre crainte et doute, c’est à travers ce miroir que se reflètent ces femmes avec leurs bourreaux.

Margot Wölk est ici nommée Rosa Sauer et, tout en s’appliquant à suivre les consignes, tente de lier une certaine amitié avec ses collègues.

Mais si toutes au départ dressent l’écran de l’hostilité, de la solitude et du rejet des autres, les contacts s’humanisent peu à peu. On entre alors dans la ronde de parler d’amour, de tendresse, d’abnégation, d’égoïsme. Même avec Elfriede, figure d’une renversante austérité et sécheresse de cœur. Et pour toutes ces cobayes, à qui nul ne demande ni avis ni opinion, cette épée de Damoclès : la nourriture au quotidien (durant plus de deux ans) comme une couleuvre tapie au ventre.

Un livre certes glaçant, mais qui dégage une charge humaine bouleversante. Se découvrir impuissant devant sa destinée, vivre la folie de l’homme qui faisait trembler l’Europe, entrer dans le vif des détails des chambres gardées comme des prisons, se sentir moins qu’un grain de sable, tout cela est un pan de l’histoire qui aurait dû assagir les gens obsédés d’un pouvoir dévorant et aveugle. Pourtant, il n’en est rien. L’auteur souligne dans ces 400 pages (fort nombreuses, mais dont on ne jette pas une miette) une idée agrandie à la loupe : pour protéger la vie d’un tyran, il y a des êtres qui, sous la force, risquent la leur…

Et cette reconstitution historique, par-delà sa narration et ses descriptions qui ne craignent pas de dénoncer les contradictions des sentiments humains, ses analyses justes et subtiles, sa fluidité de verbe et ses soudains coups d’éclat, est non seulement un témoignage émouvant sur le passé, mais une vibrante leçon de sagesse.

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AIGLEPERçANT

Quel intérêt pour nous , au Liban ?

On en a rien à cirer les pompes !

C. F. /////////////////////////////

""pour protéger la vie d’un tyran, il y a des êtres qui, sous la force, risquent la leur…""

Élémentaire !
Il y a des pays, où sans être ""sous la force"", ils risquaient leurs vies pour un tyran.

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