Éclairage

« Je n’ai jamais connu une France sans antisémitisme »

Des portraits de Simone Veil sur des boîtes aux lettres à Paris. Christophe Archambolt/AFP

La recrudescence des manifestations d’antisémitisme en France inquiète mais ne surprend pas les intellectuels qui constatent une « convergence » d’hostilités alimentée par une crise sociétale.

« On voit des messages liés à l’actualité, qu’il s’agisse du Proche-Orient ou de la crise socio-économique, qui exacerbent les clichés », constate Valérie Zenatti, écrivaine et traductrice de l’auteur israélien Aharon Appelfeld.

« Je n’ai jamais connu une France sans antisémitisme ; j’ai grandi avec l’attentat de la rue Copernic, avec la rue des Rosiers, des policiers devant les synagogues », ajoute-t-elle. L’attentat contre la synagogue de la rue Copernic, à Paris en 1980 (quatre morts, 46 blessés), avait été le premier à viser des juifs en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Deux ans plus tard, rue des Rosiers, également dans la capitale française, une bombe dans le restaurant Goldenberg faisait six morts et 22 blessés. « Mais le phénomène explose. Clairement, un tabou a sauté », reprend Mme Zenatti. « La société va mal. Il ne faut pas laisser faire », constatait tristement mardi Pierre-François Veil devant les portraits outragés de sa mère, Simone Veil, grande figure européenne rescapée d’Auschwitz. Plusieurs dégradations antijuives ont été relevées dans Paris depuis le week-end dernier, des croix gammées sur le visage de Simone Veil au saccage d’un arbre planté en hommage à Ilan Halimi, décédé à 23 ans en 2006 après avoir été enlevé et torturé parce que juif.

Convergence d’hostilités

Presque simultanément, le ministère de l’Intérieur annonçait une hausse de 74 % des actes et menaces antisémites en 2018. « On assiste à une convergence de trois hostilités », estime l’écrivain et philosophe Pascal Bruckner, « celle de l’islamisme radical, celle de l’extrême droite – comme en témoigne l’inscription Juden (juifs, en allemand) sur la vitrine d’un restaurant – et celle de l’extrême gauche, antisioniste. Avec des passerelles entre l’islamisme radical et l’extrême droite via Dieudonné et Alain Soral ».

Dieudonné, polémiste qui a popularisé la « quenelle », forme de salut nazi à l’envers, s’est rapproché de l’essayiste franco-suisse Soral, régulièrement condamné pour provocation à la haine raciale. « Tout ça diffuse et converge pour réveiller les passions les plus basses », remarque Bruckner en rappelant la singularité de la France, « qui abrite à la fois les plus grandes communautés juive et musulmane d’Europe ».

Pour lui, qui a raconté l’antisémitisme viscéral de son père dans Un bon fils (2014), la haine des juifs est restée relativement discrète dans la seconde moitié du XXe siècle en raison de la proximité avec la Shoah. « Mais le tabou est tombé au début des années 2000 et s’exprime ouvertement depuis la seconde intifada en 2002, assure-t-il. Et maintenant, avec la crise, on cherche des responsables. Or, le juif reste le plus pratique des boucs émissaires. »

D’autant plus qu’il reste assimilé aux vieux clichés sur le pouvoir et l’argent, selon un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme qui indiquait en mars 2018 que pour 38 % des personnes interrogées, « les juifs ont un rapport particulier à l’argent ».

« Pute juive »

Valérie Zenatti évoque ainsi un graffiti cette semaine, sur la Banque de France, à Paris : « Talmudistes, rendez l’argent ! » Et Bruckner souligne que le passage d’Emmanuel Macron à la Banque Rothschild « lui colle à la peau ».

« Il est traité de pute juive. Ça ne se serait pas produit s’il s’agissait de la Banque Dupont », affirme-t-il. Pour lui, cet élément du CV présidentiel contribue à alimenter la détestation des gilets jaunes, la fronde qui secoue la France depuis trois mois. « Je souffre, quelqu’un doit en être la cause », conclut le philosophe en citant Nietzsche. « Quand on s’en prend aux juifs (...) c’est toujours le prélude à une violence qui va s’abattre sur tout le monde », prévenait le rabbin Delphine Horvilleur lundi sur la radio Europe 1. « Je ne suis pas surprise par cette résurgence de l’antisémitisme, mais par l’émotion qu’elle suscite », confie pour sa part Émilie Frèche, écrivaine et présidente du prix Ilan Halimi, créé à la mémoire du jeune homme. « L’an dernier encore », le corps d’une femme de 85 ans, Mireille Knoll, avait été retrouvé lardé de onze coups de couteau et partiellement carbonisé dans son appartement parisien. « Ça fait 15 ans qu’on est dans la dénonciation. Il faut engager le combat et renouer avec l’universalisme par la culture et l’éducation », estime-t-elle, réclamant des « pouvoirs publics un état d’urgence de l’antisémitisme ».

Anne CHAON/AFP


La recrudescence des manifestations d’antisémitisme en France inquiète mais ne surprend pas les intellectuels qui constatent une « convergence » d’hostilités alimentée par une crise sociétale.

« On voit des messages liés à l’actualité, qu’il s’agisse du Proche-Orient ou de la crise socio-économique, qui exacerbent les clichés », constate...

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