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Idées

Les conditions du débat démocratique : entre liberté d’expression et relativisme des opinions

Nuit des idées 2019
02/02/2019

La première conquête des démocraties a été, comme l’a voulu la philosophie des Lumières, la constitution d’un espace public de discussion dont le corollaire obligé est la liberté d’expression. Le principe selon lequel cette dernière est une condition sine qua non de la démocratie se trouve énoncé dès l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. » Cependant, la fin de l’article précise que « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Le droit à la libre expression peut donc, dans certaines conditions ou certains contextes, entrer en conflit avec d’autres principes fondamentaux tels la sécurité et le respect des personnes ou encore la protection des conditions sociales de l’estime de soi.

Autrement dit, en démocratie, nous reconnaissons aussi que chaque personne a le droit d’être protégée dans son intégrité physique et morale. Si l’affirmation d’opinions divergentes et le débat qu’elles entretiennent permettent de dégager, au-delà des intérêts contradictoires, le compromis et les conditions du vivre-ensemble, l’usage du débat public – condition de la vie démocratique – doit être réglé. La liberté d’expression, socialement reconnue, est en même temps juridiquement limitée. Cette tension est indépassable car nous constatons qu’il est parfois nécessaire à la démocratie (sans que ce soit théoriquement satisfaisant) de déroger à ses propres principes pour mieux les défendre. Telle est, par exemple, l’ultime justification, si imparfaite soit-elle, des lois punissant les propos qui, dans l’espace public, auront incité à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’encontre de personnes ou de groupes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une nation, une race ou une religion déterminée.


Invention perpétuelle

Or l’exigence qui veut que la démocratie soit constamment soumise à l’épreuve de la discussion n’est pas seulement d’ordre « procédural », elle ne tient pas uniquement à l’organisation du débat public et au respect de règles formelles, mais elle relève d’une indétermination fondamentale qui est au principe même des sociétés démocratiques. En démocratie, le pouvoir n’appartient à personne, ceux qui l’exercent ne l’incarnent pas car ils ne sont que les dépositaires de l’autorité publique et ne détiennent pas le savoir dernier de l’ordre du monde et de l’ordre social. Parce que le pouvoir démocratique est sans garantie transcendante, il est investi en permanence par le débat sur le légitime et l’illégitime, il est voué à accueillir et à institutionnaliser le conflit. La démocratie n’est pas un régime politique sans conflits mais une société (ou un type de société) dans laquelle les conflits sont ouverts et négociables selon des règles d’arbitrage connues. Non seulement, dans des sociétés de plus en plus complexes, ces conflits ne s’atténueront pas, mais ils risquent de se multiplier et de s’approfondir. Ce n’est ni une défaillance ni un signe négatif : cela signifie que le débat démocratique est sans conclusion définitive car il est soumis en permanence à l’épreuve de la discussion. La démocratie rejoue sans cesse des enjeux fondamentaux liés à des choix, à des valeurs et à des préférences. L’invention perpétuelle est la norme : c’est à la fois essentiel et positif et c’est aussi ce qui fait sa fragilité.

Ainsi, lorsque nous débattons, au sein d’un espace public de discussion, autour de mots-clefs comme la « sécurité », la « justice », l’« égalité », la « souveraineté », la « croissance », etc., tous ces mots alimentent une discussion fondamentale autour des finalités d’une « bonne » société, autour des choix que nous faisons et qui orientent nos actions. Or ces termes emblématiques ne sont pas univoques : non seulement ils sont sujets à débats et à conflits d’interprétation, mais ils portent en eux une charge émotionnelle qui favorise la propagande ou la manipulation.


Ambivalence irréductible

Quant au peuple souverain, principe essentiel des sociétés démocratiques où le pouvoir s’exerce en son nom, il constitue certes un « pôle d’identité » dont tous peuvent se réclamer, mais de manière très diversifiée et même conflictuelle. Le « peuple » a pu être identifié au prolétariat, à la nation, à la race ou à la culture… Lorsqu’il est invoqué dans les luttes pour la liberté ou contre l’injustice et l’inégalité, il prend une valeur émancipatrice, mais sa coloration peut également être nationaliste voire fascisante. On peut « exalter » le peuple ou à l’inverse le stigmatiser en le marquant d’une connotation péjorative : il est alors implicitement identifié au « bas peuple », à la « populace ».

La polysémie du mot « peuple » éclaire notamment la position des populismes qui jouent sur la fibre de l’authenticité, de la vertu naturelle du peuple contre les élites perverties et les médiations artificielles de tous ordres. Le recours direct au peuple prétend court-circuiter les médiations institutionnelles et rationnelles et en appelle à la proximité avec les dirigeants. Il se présente en apparence comme une manière de le magnifier et de l’exalter. En réalité, il n’en est rien : le populisme s’adresse toujours à l’émotivité plus qu’à la réflexion, à l’immédiateté et à la réactivité plus qu’à la distance requise par le jugement.

Reste que la parole politique porte en elle une ambivalence irréductible : la politique a sa manière propre d’user du langage, une manière qui n’est pas celle du savoir scientifique ou rationnel car dans l’espace public, encore une fois, se confrontent de multiples points de vue, discordants et conflictuels. C’est dans la cité que les hommes parlent et « se » parlent : ils parlent « à » tout en parlant « de », ils parlent « pour » tout en parlant « avec ». La pluralité des perspectives et des points de vue échangés est indissociable de ce que les Grecs appelaient l’horizon des « affaires humaines ».


Post-vérité

Il apparaît qu’aujourd’hui cette pluralité fondamentale propre au débat démocratique tend massivement à se dégrader en un relativisme des opinions qui ne se soucie même plus d’être étayé sur la réalité des faits. Dans une démocratie digne de ce nom, les faits informent les opinions et c’est la condition pour que s’exercent et soient nourris les débats d’idées. Les opinions qui se confrontent dans l’espace public ne sont légitimes que si elles respectent cette vérité factuelle. Comme le soulignait déjà Hannah Arendt, la liberté d’opinion et d’expression est un simulacre si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet de la discussion. Dans les sociétés démocratiques où, comme on l’a dit, il n’y a pas de certitude établie une fois pour toutes, le danger provient de ce qu’on peut en arriver à énoncer des opinions qui ne sont plus fondées sur des faits : le relativisme s’exprime par des formules du genre « à chacun sa vérité », « c’est ma vérité »…

C’est une caractéristique des « fake news » (le terme est maintenant traduit en français par « infox ») qui accompagnent ce qu’on appelle l’ère de la « post-vérité » que de circuler notamment sur internet et les réseaux sociaux, de façon virale, souvent sous couvert d’anonymat et sans la moindre vérification. Tout se passe comme si le partage entre le vrai et le faux était devenu inessentiel. C’est un phénomène nouveau eu égard, notamment, à l’idée reçue selon laquelle le mensonge accompagne inévitablement l’exercice de la politique. Mais le menteur n’abolit pas la vérité qu’il dissimule, tronque ou dénature...

Avec la « post-vérité » – proclamée en 2016 « mot de l’année » par le dictionnaire d’Oxford –, s’installe une sorte de zone grise où la vérité devient secondaire : peu importe qu’il ait plu ou non pendant le discours d’investiture de Donald Trump ou que la foule ait été plus ou moins nombreuse qu’au moment de l’investiture de Barack Obama. Il existe, comme l’a soutenu la conseillère de Trump Kellyanne Conway, une « réalité alternative », (« alternative facts ») qui se superpose à la vérité factuelle. On peut ainsi se débarrasser de l’évidence des faits et les rejeter. Cette indifférence à la vérité est intensifiée par l’usage des algorithmes sur les réseaux sociaux : en présentant une énorme masse d’informations non structurées, le marché actuel de l’information facilite l’enfermement des individus dans la sphère de leurs convictions préétablies. Loin de pouvoir éventuellement rectifier ou infirmer les croyances spontanées, les informations rencontrées renforcent les attentes et les désirs. Elles intensifient les préjugés au lieu de développer l’esprit critique. Dans ces conditions, nous avons peu de chances d’être exposés à des informations inattendues ou dérangeantes qui stimuleraient ou élargiraient notre vision du monde et d’être confrontés à des faits susceptibles de réfuter les informations fausses partagées par d’autres.

Cela ne veut pas dire pour autant que la « post-vérité » ouvre une ère de désinformation fallacieuse et falsificatrice qui aurait succédé à une information orientée vers la recherche de la vérité. La nouveauté est ailleurs : elle réside dans le brouillage des frontières, dans le partage devenu inessentiel entre le vrai et le faux. À ce titre, le phénomène ne porte pas seulement atteinte aux conditions du débat démocratique mais à notre capacité à vivre ensemble dans un monde commun. Quant à la liberté d’expression et d’opinion, quel sens peut-elle encore avoir dans un espace envahi par la diversité indifférenciée du « tout se vaut » ?


Myriam Revault d’Allonnes est intervenue jeudi lors d’une table ronde tenue dans le cadre de la 4e édition de la « Nuit des idées » organisée à Beyrouth par l’Institut français et intitulée : « Face au présent : menaces sur la liberté d’expression ».

Myriam REVAULT d’ALLONNES est philosophe, chercheuse associée au Cevipof (Centre de recherches politiques de l’Institut d’études politiques de Paris) et professeure émérite des universités à l’École pratique des hautes études (Paris). Dernier ouvrage : « La faiblesse du vrai » (Seuil, 2018).


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Yves Prevost

Très intéressant!
Mais le "populisme" n'est-il pas le péché originel de la démocratie? Sa faiblesse fondamentale? "le populisme s’adresse toujours à l’émotivité plus qu’à la réflexion, à l’immédiateté et à la réactivité plus qu’à la distance requise par le jugement". Exact! Mais ce défaut n'est-il pas inhérent à tout suffrage universel? A tout appel à la voix du "peuple"? En France, par exemple, un président de la République se vend de la même façon qu'un paquet de lessive. Les mêmes techniques publicitaires y sont utilisées pour manipuler l'opinion du "peuple". Qu'est-ce donc, en définitive, que la volonté du "peuple souverain", sinon le résultat de la propagande menée par un groupe ou un parti? Plus que Machiavel, c'est Goebbels que les politiciens doivent suivre.

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