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Culture

Omar Rahbany : Sans l’art, je serais devenu le plus grand tyran de l’humanité

Entretien

Le jeune pianiste et compositeur se produit, ce samedi 22 décembre, en concert à l’Assembly Hall, dans le cadre du Beirut Chants Festival. Accompagné d’un orchestre de chambre à cordes, il présentera « en première mondiale » son tout premier concerto pour piano.

Zéna ZALZAL | OLJ
19/12/2018

Il a beau remplacer le dernier i de son patronyme par un y, Omar Rahbany reste le digne descendant de la célèbre lignée de musiciens libanais. Pianiste, auteur, compositeur, mais également réalisateur de courts-métrages, le jeune homme de 29 ans a déjà à son actif quelques succès, dont un album de musiques voyageuses, mélange de pièces jazzy, tango et orientales, justement intitulé Passport. Il en interprétera une brassée lors de son concert du 22 décembre à l’Assembly Hall, dans le cadre du Beirut Chants Festival. Un concert au cours duquel il présentera, également, « en première mondiale » précise-t-il, son premier concerto pour piano. Il promet de jouer aussi quelques titres du répertoire rahbanien. Quelques questions pour en savoir plus sur l’univers du fils de Ghadi et petit-fils de Mansour Rahbani.


Après « Passport », comment est né ce premier concerto pour piano ?
Après l’enregistrement de Passport, il a fallu attendre trois mois avant de débuter la session de mixage planifiée aux studios Real World au Royaume-Uni. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de composer mon premier concerto pour piano. À cette époque, j’étudiais le système rythmique indien appelé konnakol, et je voulais trouver un moyen de l’incorporer à une composition classique. Mais un énorme défi m’attendait, car tenter de combiner la tradition auditive du konnakol et la tradition écrite de type classique-écrit occidental est apparu très problématique.

Quatre-vingt-dix pour cent des orchestres classiques dans le monde ne sont pas très habiles pour jouer de la musique à l’oreille. Et, inversement, des musiciens purement populaires auraient beaucoup de difficulté à lire à haute voix une partition complexe.

Mais c’était exactement ce dont j’avais besoin : des musiciens qui possèdent à la fois les compétences d’une formation classique et la souplesse d’un musicien populaire. J’ai donc décidé d’aller à Barcelone et d’étudier avec le maestro Jordy Mora, l’un des plus importants chefs d’orchestre de notre époque. Mora a soutenu mon dispositif technique de base utilisé pour écrire le concerto et m’a aidé à acquérir un meilleur sens de la corrélation. Et j’ai pu terminer ce concerto pour piano à trois mouvements, basé sur les techniques et les structures baroques italiennes combinées au konnakol indien, au swing brésilien et à l’ornementation arabe, toujours avec le souci particulier de maintenir l’unité.


Qu’éprouvez-vous à l’idée de le présenter en première mondiale à Beyrouth ?
Après mon voyage à Barcelone, Jordy Mora a voulu m’aider à trouver l’orchestre approprié pour pouvoir jouer mon concerto. Il m’a envoyé à Munich chez un autre pédagogue et musicien extrêmement sage, Christoph Schlüren. En plus de me guider pendant un mois complet, 24 heures sur 24, ce dernier m’a présenté de nombreux grands orchestres à New York, en Californie, à Milan et à Brescia… Sans succès. Ils étaient incapables d’inclure le concerto pour piano à leur répertoire, car pour décoder la musique, il leur aurait fallu un temps de répétition immense, un peu comme pour étudier une nouvelle langue. Tous se disaient fascinés par la musique, mais pas encore prêts à la jouer. Près de trois ans s’étaient écoulés depuis que j’avais composé la pièce, et je commençais à être désespéré… Jusqu’au jour où le violoniste Mario Rahi me parle du Beirut Chants Festival. Grâce au précieux soutien de Micheline Abi Samra, la présidente de ce festival, qui m’a donné carte blanche pour participer à sa programmation 2018, j’ai finalement décidé de jouer le premier concerto pour piano, mais avec un nombre réduit de musiciens extrêmement talentueux et éclectiques que j’ai personnellement choisis. Cette œuvre est, de loin, l’entreprise la plus risquée et le plus grand défi de ma vie jusqu’à présent, c’est une sorte de rêve qui se réalise… Je l’espère, du moins.


Comment vous définissez-vous ? Musicien, pianiste et compositeur ou artiste polyvalent, car également producteur et réalisateur ?
Enfant, mes jouets préférés étaient mon piano, mon appareil photo, mais aussi mon frère et mon cousin, que je m’amusais à diriger dans des sketchs délirants que j’imaginais. C’est ainsi que j’ai développé un goût prononcé pour la musique, le cinéma, les récits et les images. Ma mère est danseuse. Grâce à elle, je me suis aussi intéressé à la chorégraphie et au langage corporel. D’ailleurs, elle a participé au vidéoclip de mon morceau Tango. Tout cela a sans doute contribué à faire de moi un grand partisan de l’art total. Que ce soit pour composer, jouer du piano, écrire des histoires, diriger ou simplement concevoir des idées, je m’efforce d’utiliser autant de médiums que possible, dans la mesure où le travail le permet. Cependant, quoi que je fasse, je commence toujours par la musique. Parfois, elle reste dans les limites de la musique absolue, et parfois elle me fait découvrir des médiums supplémentaires comme la chorégraphie ou le film. Donc, pour en revenir à votre question, je dirais qu’il faut laisser le travail me définir.


Qui ont été vos mentors ?
Mon premier et perpétuel mentor de l’ombre est mon père Ghadi. Il est toujours là pour me soutenir, même dans mes idées les plus folles. Il ne me donne pas de leçon, mais m’apprend beaucoup. Mon autre mentor officiel est Hagop Arslanian, professeur de composition et de piano, qui a dispensé son enseignement à la deuxième génération des Rahbani, ainsi qu’au grand compositeur reconnu internationalement Béchara el-Khoury. Monsieur Arslanian possède les secrets les plus profonds et les plus substantiels de l’art et de la vie, et mon estime pour lui ne fait que s’accroître à chaque nouvelle note que j’écris ou que je joue. Parmi mes mentors, il y a aussi Gérard Tohmé, mon professeur de photographie, Jordy Mora et Christoph Schlüren.


Qui sont les musiciens et/ou réalisateurs avec qui vous êtes fier d’avoir collaboré et ceux avec qui vous rêveriez de travailler?
Bien entendu, je suis fier de pouvoir citer la collaboration d’artistes internationaux sur mon album Passport, tels le bassiste Steve Rodby (14 fois Grammy Awards), Keith Carlock (qui a joué avec Steely Dan et Sting), l’un des batteurs de jazz les plus influents, le guitariste Wayne Krantz, le trompettiste Cuong Vu (qui a joué dans le cadre du Pat Metheny Group), ou encore le batteur algérien Karim Ziad (qui a joué avec Joseph Zawinul). Mais les collaborations avec d’autres musiciens locaux, qui n’ont reçu ni prix ni aucune reconnaissance médiatique, me rendent encore plus fier.

Je suis également très fier des nombreux distinctions, prix et récompenses glanés par les deux courts-métrages réalisés par mon frère Karim With Your Spirit et Cargo et dont j’ai composé la musique.

Par ailleurs, j’aimerais travailler avec de très nombreux artistes. Mais je m’en remets au hasard pour décider si cela se produira ou non.


Qu’y a-t-il dans votre playlist ?
Je suis vieille école. Je mets des CD et j’écoute, généralement, tout l’album. Je suis accro au jazz fusion, à la fois spontané et intellectuel, du groupe américain Pat Metheny. Et cela depuis mes 13 ans, quand mon oncle Oussama (Rahbani) m’a fait découvrir leur musique. Sinon, ces jours-ci, je passe en boucle les albums de Brad Mehldau et Chris Thile, ainsi que Sharqi-My Orient de Ghassan Sahhab.

Quels sont les derniers films que vous avez aimés ?

En ce moment, je regarde la série Star Trek des années 1960. C’est incroyable de voir à quel point cette série est philosophique, surtout si vous décodez le sous-texte. Il faut se souvenir que nous sommes en pleine guerre froide… En fait, je revois souvent les mêmes films. J’ai récemment revu Le Gendarme de Saint-Tropez avec Louis de Funès, et After the Fox de Vittorio De Sica avec Peter Sellers.

Pourquoi avez-vous changé le i de Rahbani en Y ?

C’est comme cela que je l’écris depuis tout petit. Et je préfère m’en tenir à mon intuition d’enfant.

Si vous n’aviez pas choisi cette voie artistique, qu’auriez-vous aimé faire ?

Je serais devenu le plus grand tyran de l’histoire de l’humanité. Mais ayant un goût prononcé pour des choses plus difficiles et stimulantes dans la vie, j’ai choisi l’art.

Où vous voyez-vous dans dix ans ?

Vous me posez cette question au moment même où j’ai décidé de vivre l’instant présent et de ne pas penser à demain… Bon, pas exactement demain, disons jusqu’au 22 décembre…

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Sarkis Serge Tateossian

C'est la magie des Rahbani dans la composition de belles musiques. Des vrais mélodistes depuis plusieurs générations. Bravo

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