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Moyen Orient et Monde

Tolérance et dialogue : en Irak, les soufis se mettent à la politique

Irak

Branche spirituelle et ésotérique de l’islam, le soufisme reste généralement loin de la politique. Mais en Irak, certains membres de la confrérie Qadiriyé, menée par le cheikh Mohammad Qasnazani, ont décidé de franchir le pas et de jouer un rôle politique en promouvant un message de tolérance et de dialogue intrinsèque à la philosophie de leur courant religieux.

07/12/2018

En ce jour, anniversaire de la naissance du prophète Mahomet, ils sont des milliers à visiter le mausolée du cheikh Abdel Kader Gilani dans le cœur de Bagdad. La foule se compose de fidèles venus rendre hommage aux saints de l’ordre de la Qadiriyé – l’un des plus vieux ordres mystiques de l’islam –, mais aussi de simples visiteurs curieux de rencontrer les mystérieux soufis de la ville. Tous convergent sous les arches de la grande mosquée où les saints soufis reposent et sont vénérés. Des membres de la communauté sont même venus d’aussi loin que le Pakistan pour ce jour de célébration. Dans la foule, des badauds se rassemblent autour de soufis qui pratiquent les rituels les plus surprenants. Devant un groupe de musiciens chantant en chœur, certains soufis brisent du verre entre leurs dents avant d’avaler les tessons. D’autres se percent le corps à l’aide de broches. L’exercice provoque le dégoût ou la fascination chez les observateurs. « Les fidèles qui pratiquent ces exercices veulent prouver l’existence de Dieu et le fait qu’Il les protège de blessures potentiellement mortelles », explique à L’Orient-Le Jour Abou Ali, un membre de la confrérie. Celui-ci discutait plus tôt avec de jeunes chiites qui s’intéressaient à ces pratiques spectaculaires et au dogme soufi de la Qadiriyé. Sans parvenir à les convaincre d’intégrer l’ordre, il se satisfait de pouvoir introduire les curieux aux bases de son rite. Le prosélytisme n’est pas courant dans le soufisme, dit Abou Ali, mais la Qadiriyé le pratique depuis peu. « Le soufisme est un corps d’élite. Initialement, on n‎’entre pas facilement, et cela demande un long apprentissage. Mais depuis peu, nous avons développé une politique d’intégration plus poussée et accélérée, pour diffuser notre message au plus grand nombre. » Présente sur les cinq continents, la confrérie se targue de compter des centaines de milliers de fidèles. Abou Ali va même plus loin et explique que les choses ont beaucoup changé chez les soufis de la Qadiriyé irakienne. « Notre confrérie est entrée en politique il y a peu. C’est une évolution un peu paradoxale puisque les soufis s’inscrivent normalement dans une approche purement spirituelle, mais l’évolution de la situation sociopolitique en Irak a poussé certains de nos confrères à créer un mouvement politique pour jouer un rôle dans la résolution des tensions sociales du pays. Les piliers de notre discours politique sont l’unité nationale, la promotion du sécularisme ou de la laïcité et l’inclusion. »

La confrérie Qadiriyé considère ses cheikhs comme des saints. Le plus grand d’entre eux est le cheikh Mohammad Qasnazani, leader spirituel actuel de l’ordre religieux. Les soufis lui attribuent des pouvoirs surnaturels et une science théologique transmise d’homme à homme depuis l’époque de Mahomet. Son fils, Nahru Qasnazani, est appelé à remplacer le saint âgé de 85 ans l’an prochain. Nahru Qasnazani est d’ailleurs déjà le président du Rassemblement pour l’unité de l’Irak (RUI), le parti politique de la confrérie. De fait, le pouvoir spirituel traditionnel et le leadership politique temporel de la confrérie ne feront plus qu’un pour la première fois dans l’histoire de l’ordre de la Qadiriyé depuis... l’époque du Prophète, qui est considéré comme le premier des saints de la confrérie.


(Lire aussi : Au moins 15 personnes tuées par les shebab dans un lieu de culte soufi)


Un discours inclusif dans le chaos irakien

Nouri Jassem, chercheur au Centre mondial du soufisme et d’études spirituelles Qasnazani et membre représentant du RUI, raconte à L’Orient-Le Jour comment cette mutation s’est opérée : « Le RUI a été fondé en 1990 pour fédérer la communauté soufie en Irak et promouvoir le dialogue intercommunautaire. À l’époque, nous étions un mouvement secret car le régime baassiste ne tolérait pas d’opposition. Après le renversement du régime (de Saddam Hussein) en 2003, nous sommes entrés dans l’arène politique en ouvrant un bureau politique à Bagdad. Jusqu’à présent, nous jouions un rôle modeste, mais grandissant sur la scène politique irakienne. Parallèlement, les choses se sont sensiblement dégradées pour nous. L’extrémisme a fait près de trois mille morts au sein de la confrérie depuis la fin du régime de Saddam Hussein. En 2006, une voiture piégée a même visé une de nos taqyas, les mosquées soufies, faisant des dizaines de victimes. Le pays peine à se remettre de ces cycles de violence, et nous avons pensé que notre devoir était de promouvoir l’unité et le dialogue intercommunautaire. Depuis 2014, notre présence s’est affirmée, et bien que nous restions un parti minoritaire, nous avons un représentant dans le gouvernorat de Bagdad et des branches de notre parti existent dans toutes les provinces du pays. »

À la question de savoir si il n’y a pas une contradiction à voir les membres d’un ordre spirituel entrer en politique, Nouri Jassem répond que cette démarche s’inscrit principalement dans un contexte de troubles profonds en Irak et de radicalisation islamique qui a incité la confrérie à tenter de jouer un rôle plus important dans l’arène politique depuis l’instauration de la démocratie en Irak. « L’Irak est dans une phase critique et les soufis estiment qu’ils doivent jouer un rôle politique et participer à la résolution de la crise en rassemblant les communautés, alors que certains cherchent à les monter les unes contre les autres. »

« Le RUI est prêt à s’associer avec n’importe quel parti qui met l’unité nationale au cœur de son projet politique dans une démarche inclusive envers toutes les communautés », continue M. Jassem. Parallèlement, le parti et son président Nahru Qasnazani n’hésitent pas à critiquer ouvertement la politique étrangère de certains pays comme l’Iran qui exacerbent les tensions communautaires au sein du pays. Plus encore, le parti soufi a pris part à la formation de coalitions durant la dernière campagne électorale pour les législatives de mai 2018 en s’alliant aux partis de la coalition al-Wataniyé dirigée par Ali Allaoui, connu pour son discours laïc et inclusif. Avec un score limité, le RUI se place loin derrière les poids lourds de la communauté chiite et de leurs coalitions, à l’instar du mouvement Sa’ïroun de Moqtada Sadr, de la coalition du Fateh du leader pro-iranien Hadi el-Ameri ou encore de la coalition Nassara de Haider al-Abadi, l’ancien Premier ministre irakien. Toutefois, le représentant du RUI est optimiste : « Notre parti fait de meilleurs scores à chaque élection. Nous parvenons à mobiliser l’électorat dans toutes les provinces du pays. »

Dans la taqya Qasnazani de Bagdad, les fidèles du cheikh Mohammad se réunissent deux fois par semaine. Les responsables de la mosquée offrent repas et boissons aux membres présents et aux nécessiteux avant que les soufis n’entament les rituels du zikr (récitation des noms d’Allah) et du medih, où les louanges se mêlent à la transe. Après cet exercice intense et absorbant, certains fidèles pratiquent parfois la dirbasha : ils se percent le corps de broches et le crâne de poignards. À la fin de cette communion surprenante, la mosquée se vide lentement. Hassan el-Jabiri, un imam présent, fait une synthèse de ce que représente la confrérie al-Qadiriyé pour l’Irak : « Il n’y a pas d’unité de l’Irak sans soufisme. Ici, dans cette mosquée, sunnites et chiites prient ensemble. Le soufisme rassemble également tous les groupes ethniques du pays. À Kirkouk, Kurdes, Arabes et Turkmènes prient côte à côte dans la taqya. Nos fondements sont humanistes par essence et se résument par la citation suivante : “Frères dans la religion ou bien pairs dans notre humanité commune”. »

Pays traversé d’instabilité, l’Irak peine à rétablir son unité depuis l’invasion américaine de 2003. Depuis la reprise des territoires de l’État islamique par l’armée irakienne l’an dernier, tout reste encore à faire pour réconcilier les Irakiens et leur redonner un sentiment d’appartenance à une entité qui transcende les clivages communautaires. Le soufisme pourrait-il justement être ce vecteur incluant tous les Irakiens ? C’est en tout cas ce que souhaitent les représentants de la Qadiriyé qui ont mis un pied dans la scène politique irakienne.


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Élie Aoun

un exemple à suivre au Liban et dans tous les pays musulmans, les soufis sont des gens tolérants, qui prônent l'amour, qui sont respectueux de toutes les traditions. bcp de musulmans et chrétiens ignorent cette confrérie. l'émir abdel khader a sauver beaucoup de chrétiens au Liban en 1860 à méditer .....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL N,Y A DE TOLERANCE PARTOUT ET SPECIALEMENT CHEZ LES MUSULMANS QU,EN CLAIRONNEMENTS VIDES ET TROMPEURS !

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