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Liban

« Je chante pour Mohammad et le soufisme est ma vie »

Reportage

La communauté soufie au Liban est très discrète, mais elle est profondément enracinée dans la société. Portrait d’un rassemblement hebdomadaire de femmes à Beyrouth où se pratique le « dhikr » : des rituels et de la méditation.

13/08/2018

Avant d’entrer dans le salon d’une petite maison à Beyrouth (l’adresse est gardée confidentielle), plusieurs femmes se déchaussent et se couvrent la tête. Elles saluent, les quatre doigts sur leur cœur, une dame âgée de 73 ans, vêtue d’une robe et d’un foulard blanc immaculé. Depuis près de quarante ans, elles se rassemblent, chaque jeudi, autour de leur guide spirituelle, hajjé Hayat, pour célébrer le divin grâce au soufisme.
 « Le soufisme est la vie spirituelle de l’islam, explique Hosn Abboud, docteure en religion et philosophie islamiques. Beaucoup de gens le pratiquent sans même le savoir. » Et pour Souha Nasreddine qui assiste régulièrement à ces rassemblements, le soufisme est aussi une école de sagesse et de connaissance. « Ce n’est pas une religion, c’est un cheminement ésotérique, mystique et chamanique qui nous mène à la connaissance du divin », souligne-t-elle, renchérissant : « Le soufisme est ma vie. »

Se rapprocher de Dieu
Au début de la séance, la cheikha, Coran à la main, récite des prières. La dizaine de femmes, assises autour d’elle, l’écoutent soigneusement en répétant quelques passages de ce qu’elle enseigne. « Elle lit des extraits des anciens livres de son grand maître, fait remarquer Souha Nasreddine. Il y a un flot de connaissances qui passe à travers elle. Nous buvons ce qu’elle dit tout en filtrant avec respect ce qui nous convient et ce qui ne nous convient pas. »
Depuis sept ans, Bahia al-Hala participe hebdomadairement aux réunions. « J’adore le soufisme, affirme cette Syrienne qui habite à Beyrouth depuis trente-neuf ans. J’aime ma guide. J’ai toujours été soufie, et ma famille aussi. C’est facile d’être soufie, c’est dans le cœur. » Même constat pour Souha Nasreddine, qui est depuis six ans guide spirituelle. « Devenir soufi est un appel du cœur et cela nous permet de nous rapprocher de Dieu, précise-t-elle. Nous pouvons ensuite trouver un maître. »

Après deux heures de récitation, toutes les femmes prient en murmurant, les mains sur le visage. Deux autres femmes arrivent, tambour à la main. Elles ferment les fenêtres. Micro à la main, la guide spirituelle se lève et commence à chanter. Sa voix douce se marie au rythme berceur des percussions. Les femmes la suivent, et avec une cadence de tambour plus festive, elles commencent à danser tout en chantant. Elles frappent des mains. Elles chantent de plus en plus fort et de manière répétitive. Elles bougent en se basculant d’avant en arrière. Elles rendent hommage au divin.
 « Je chante pour Mohammad », explique hajjé Hayat, qui est guide spirituelle depuis cinquante ans. « Tous les jeudis, ma maison est ouverte aux femmes pour glorifier Allah », ajoute-t-elle, précisant qu’elle peut accueillir jusqu’à soixante-dix personnes. « Le soufisme ne s’apprend pas dans les livres, mais dans l’expérience », constate de son côté Hosn Abboud, qui a publié une étude sur les rituels et les rassemblements de hajjé Hayat en 1992. « Pendant la séance, elles font un exercice de respiration et d’expiration tout en prononçant le nom de Dieu pour s’approcher du divin », poursuit-elle. Main dans la main, les femmes continuent de danser de façon répétitive. Elles tournent autour de leur guide spirituelle. Le rythme est rapide. Les yeux fermés, elles chantent « Allah ». Avec des gouttes de sueur dégoulinant sur leurs visages, elles sont en transe.
Pour Layla Mohsen, qui vient tous les jeudis depuis un an, cette réunion lui permet de faire revivre sa spiritualité. « Lors de la transe, cela me donne une énergie positive. C’est impossible à décrire », explique-t-elle. La guide spirituelle hajjé Hayat est du même avis. « C’est comme manger un fruit. Il faut le goûter pour le comprendre », précise-t-elle. La séance se poursuit et le tempo s’accélère. Certaines femmes ont plus de soixante-dix ans, mais continuent à danser avec une énergie étonnante. Et puis la musique se calme. C’est un moment d’extase. Elles se rassoient, exténuées, en respirant très fort. Une chanson plus douce se fait entendre. Elles se reposent.
« Hajjé Hayat sait où s’arrêter entre les chants qui élèvent l’âme et les chants qui réveillent les émotions », explique Hosn Abboud, aussi professeure de littérature à l’Université américaine de Beyrouth. « La musique soufie est authentique. Elle parle au cœur et transcende l’âme, note Souha Nasreddine, les yeux pétillants. C’est de la musique qui remonte ton état. »
Après avoir repris des forces et dégusté quelques biscuits, elles se dispersent. La réunion spirituelle est terminée. Elles sont entrées en communion avec le divin.


(Lire aussi : Diversité des religions, similarité des voies mystiques)

Vivre dans la discrétion
Partout dans le pays, il y a des rassemblements qui font appel au dhikr : des rituels et de la méditation soufis. La majorité de ces réunions sont séparées entre hommes et femmes et diffèrent par rapport aux écoles soufies qu’elles suivent, mais la connaissance et les valeurs soufies se véhiculent toujours dans l’intimité.
 « C’est quelque chose de privé. Il faut aimer, il faut vivre pour Dieu et vivre pour être aimé », souligne hajjé Hayat, qui suit la branche soufie tidjaniya, une école d’origine maghrébine.
Même constat pour la chercheuse Hosn Abboud. « Ce genre de rituel est quelque chose que l’on fait dans la discrétion, précise-t-elle. Les femmes n’ont jamais fait de rassemblement soufi dans une place publique, c’est une autre culture. »
La discrétion de la communauté s’explique aussi par les préjugés la visant. « Puisque nous vivons la présence de Mohammad dans certains moments, pour les intellectuels, c’est de l’hérésie scientifique, et pour les croyants, nous sommes des hérétiques car nous ne suivons pas les normes de la société », déplore Souha Nasreddine, vêtue d’un collier symbolisant douze imams.
Cependant, le soufisme est très enraciné au Proche-Orient. « C’est notre héritage animiste et l’héritage du prophète Mohammad, explique Souha Nasreddine. Il y a beaucoup de symboles qui sont restés dans l’islam, mais peu de gens en sont conscients. C’est le patrimoine ésotérique de la région du Levant. »

Pour faire revivre leur héritage, la plupart des rassemblements sont ouverts à toutes les confessions. « Tout le monde peut assister à une célébration soufie, s’il respecte les règles, souligne Souha Nasreddine. S’il veut avoir un maître, il faut lui demander. Il y aura par la suite une cérémonie qui reliera son cœur à celui de son maître, et à celui de Mohammad. »
Dans son appartement à Beyrouth où sont affichés plusieurs symboles soufis, Souha Nasreddine organise elle aussi des rassemblements spirituels. « C’est comme toute réunion thérapeutique. Nous écoutons de la musique soufie ou trans, puis nous chantons et nous mangeons quelques bouchées. C’est plus convivial et le but est d’être présent », explique-t-elle, en discutant avec ses deux invités de la semaine. Cette réunion, ouverte aux jeunes, aux femmes et aux hommes, est une école de connaissance de soi. Pendant la soirée, ils discutent de divers sujets, ferment les yeux et se laissent porter par la musique. La guide spirituelle se lève, danse et tourne en rond, chandelle à la main, rappelant les mouvements du célèbre festival soufi des derviches tourneurs de Konya. Bien que cette réunion ne soit pas traditionnelle, elle s’inspire du dhikr pour se rapprocher du divin, initiant ses invités au soufisme.


Pour mémoire
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Stes David

Un reportage intéressant sur cette aspect de la vie culturelle et spirituelle; sans vouloir simplifier les choses il semble que le soufisme est une forme de mysticisme.

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