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« Portraits et palais », petits morceaux de mémoire familiale

Vient de paraître

Les portraits de Victor et Hélène Sursock ont été récemment accrochés sur les cimaises du musée Nicolas Sursock. Tania Rayes Ingea révèle la saga de cette branche de la famille, dont le destin croise celui de l’Égypte depuis 1850 jusqu’aux années soixante. Une histoire qui court sur un siècle.

May MAKAREM | OLJ
04/12/2018

Chacun porte en soi un roman familial. Qu’il s’agisse de revisiter sa vie ou de transmettre un patrimoine humain, beaucoup ressentent le besoin de l’écrire. Rare toutefois sont ceux qui vont jusqu’à le coucher sur papier. Robert Sursock a sauté le pas. Il a demandé à Tania Rayes Ingea, auteure de Le centre-ville de mon père et Vitrine de l’Orient, maison Tarazi, de retracer un pan de l’histoire de ses grands-parents, Victor et Hélène Sursock, dont les portraits ont été offerts dernièrement au musée de leur cousin Nicolas Sursock.

En revisitant le passé, Robert Khalil Sursock donne chair aux vieilles photos jaunies. Images d’une époque heureuse rayonnante de civilisation où l’art de vivre marquait le quotidien, avant que ne s’abatte le couperet de la nationalisation de leurs biens en 1956 par Nasser. « Mon enfance a été un conte de fées. Nous habitions au Caire une très grande demeure appelée palais de Guézireh avec mes grands-parents Hélène et Victor, mes parents Khalil et Gladys, mon oncle Habib, ma tante Cici, et mes cousins Samir et Nihad (… ) Ils nous ont inculqué les valeurs qui étaient les leurs : loyauté, franchise, générosité, courtoisie, tolérance, solidarité familiale, curiosité intellectuelle et amour des arts », écrit Robert Sursock dans la préface de Portraits et palais, récit de famille autour de Victor et Hélène Sursock ».

S’appuyant sur les souvenirs et les documents familiaux, mais aussi en creusant dans les ouvrages des historiens des villes de Beyrouth et d’Alexandrie, les journaux de l’époque, le site de la Bibliothèque nationale de France et même les réseaux sociaux, l’auteure Tania Ingea focalise ses recherches sur Khalil Dimitri Sursock ( ? -1906) et le benjamin de ses sept enfants, Victor (1879-1954), futur époux d’Hélène et dont les frères et sœurs étaient Gabriel, Nakhlé et Charles, ainsi qu’Émilie, mariée à son cousin Georges Moussa Sursock ; Marie, à Michel Tuéni, et Lyda, à Joseph Bustros.


Les créanciers du khédive

Le destin de la famille va croiser pendant un siècle celui de l’Égypte, où l’aïeul Khalil et ses frères (Nicolas, Moussa, Loutfallah, Ibrahim et Youssef) ont fait fortune dans le secteur banquier, le négoce du coton, du sucre et du blé ; mais également dans l’exploitation foncière, notamment au sein de la Société anonyme des immeubles d’Égypte, qui a entrepris la reconstruction d’Alexandrie après la guerre anglo-égyptienne de juillet 1882. Ils étaient également les prêteurs de l’État et les créanciers personnels du vice-roi et khédive Ismaïl Pacha (1863-1879). On suppose qu’ils furent parmi les premiers actionnaires de la compagnie universelle du canal maritime de Suez créé en 1858 et inauguré avec faste en 1869 par la « marraine » du canal, l’impératrice Eugénie. La fratrie Sursock était présente à l’événement. Et, selon la légende familiale, lors d’une réception offerte à cette occasion, le khédive avait placé l’impératrice Eugénie à sa droite et Mahgé Khalil Sursock à sa gauche !

L’auteure embarque le lecteur dans les grands travaux entrepris au Caire pour accueillir l’épouse de Napoléon III: de larges avenues et jardins botaniques sont aménagés ; un opéra « réplique de la Scala » est bâti ; la ville est quadrillée de voies ferrées, et une route carrossable relie la capitale aux pyramides, jusque- là accessibles à dos de mulet. Pour loger l’impératrice, le khédive Ismaïl fait édifier le somptueux palais de Guézireh sur l’île de Boulac, devenue plus tard le quartier chic de Zamalek. Conçu par l’architecte viennois Julius Franz, l’édifice de style « néorenaissance arabe » déployait toute une magnificence : « De grands portiques en fonte de style mauresque donnant au bâtiment un air d’Alhambra sont l’œuvre du décorateur berlinois Carl von Diebitsch ; les escaliers en marbre portent la signature de l’Italien Pietro Avoscani ; le jardin avec sa grotte et son lac a été dessiné par les paysagistes du Bois de Boulogne à Paris, le Français Jean-Pierre Barillet-Deschamps et le Belge Gustave Delchevalerie. L’appartement réservé à Eugénie recrée son univers des Tuileries. Cédé une décennie plus tard pour renflouer les dettes de l’État, le palais de Guézireh est converti en hôtel, puis en hôpital militaire durant la Grande Guerre, avant d’être acquis par la famille d’Hélène Lutfallah, future épouse de Victor.


(Pour mémoire : La bienheureuse résurrection du musée Sursock)


Victor et l’émira Hélène

Les dépenses engagées par Ismaïl ont mené l’Égypte au bord de la faillite. Le khédive est écarté du pouvoir au profit de son fils Tewfik, qui va mener des politiques de coupes drastiques dans les dépenses publiques et paralyser le secteur bancaire en gelant le recours au crédit (les taux d’intérêt variaient entre sept et 12 %). Khalil Sursock décide de rentrer à Beyrouth au début des années 1880. Avec ses frères Khalil, Ibrahim et Youssef, il investit dans la compagnie du Port de Beyrouth et dans des parcelles de terrains qui formeront à terme le Souk Sursock. Dans le quartier, qui porte actuellement leurs noms, les cinq frères construiront leur maison. Celle de Khalil Dimitri Sursock est « rehaussée de détails italianisants (…) Les plafonds peints et travaillés du hall coûtèrent, dit-on, plus de mille livres or, à une époque où le salaire journalier d’un ouvrier n’excédait pas vingt piastres ».

Entre-temps, où est passé Victor ? Le benjamin de Khalil s’initie au mode des affaires en gérant la plantation de coton, en Basse Égypte. En 1907, il épouse Hélène Lutfallah, une jeune fille « outrageusement riche », dit son petit-fils Robert Sursock. Son père Habib Lutfallah pacha, originaire de Lattaquié, est un des plus grands propriétaires de la vallée du Nil, où il a acquis trois mille feddans (1 feddan = 4 200 m2) affectés à la culture du coton et aux arbres fruitiers. « Un chemin de fer privé ceinture sa propriété », lui permettant de se déplacer entre la maison et les champs. Parmi ses relations, les khédives et le chérif de La Mecque Hussein ben Ali, futur roi du Hedjaz, qui, au lendemain de la Grande Guerre, va octroyer à Habib Lutfallah le titre d’émir qui sera transmis à ses trois fils, Michel, Georges et Habib junior, ainsi qu’à sa fille Hélène, appelée désormais amira. « Certains journaux décriront le père d’Hélène comme l’un des principaux instigateurs du mouvement arabe au Hedjaz. »

Le mariage de Victor et Hélène coïncide avec la panique bancaire américaine de 1907 qui se propage jusqu’en Égypte. Une crise économique touche les secteurs agricole, immobilier et commercial. La politique de gestion de la crise par les Anglais est remise en cause. Et résolument contre les occupants, le khédive Abbas Hilmi favorise l’éclosion des partis nationalistes dont le slogan est « L’Égypte pour les Égyptiens ». En plus, la récolte du coton étant mauvaise, le nouveau couple embarqué dans le tourbillon de l’histoire décide alors de s’installer au Caire.

Couronne funéraire offerte par le raïs

Au fil des pages, l’auteure Tania Rayes Ingea croise son récit avec des bribes d’actualités politiques survenues à la veille et au cours de la Grande Guerre 1914-1918, et l’accession au trône du roi Fouad qui « engagera son pays sur la voie du progrès ».

Pendant ce temps, Victor et Hélène, et leurs enfants Khalil (qui va succomber au charme de Gladys Debbas), Robert-Victor (qui décède à 33 ans des suites d’une péritonite), Habib, qui épousera Justina Tommaseo, connue sous son nom de peintre Cici), et l’éternel célibataire Alexandre, s’installent dans le palais de Guézireh racheté et rénové à l’identique par Habib Lutfallah. La vie princière que mène la famille entre le Cap-d’Antibes, Paris et Le Caire, est un ravissement. Mais les mondanités et les voyages ne sont qu’une parenthèse interrompant des activités plus sérieuses. Hélène cofonde la Croix-Rouge égyptienne. Gladys, membre du comité exécutif du Croissant-Rouge et du Tahsin as-saha, organise des œuvres de charité. Khalil et Habib, grands importateurs de thé en Égypte, créent avec leur associé Raphaël Khoury Haddad « la première industrie de conserves de légumes d’Égypte, Kaha ». Leur patrimoine foncier et industriel les classait parmi les familles les plus riches d’Égypte. La politique de nationalisation va anéantir leur assise économique et les contraindre à prendre le chemin de l’exil. Habib et Cici s’installent à Beyrouth en 1964. Khalil et sa famille se fixent définitivement à Paris. Hélène, décédée dans sa villa du Cap-d’Antibes en 1962, est rapatriée au Caire, où elle fut enterrée « avec tous les honneurs de la République ». Une gigantesque couronne funéraire fut même livrée au nom du raïs Nasser !



Pour mémoire

Promenade dans « Le centre-ville de mon père »

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