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Moyen Orient et Monde

Mourir de faim ou sous les balles : le dilemme des pêcheurs de Hodeida

Reportage

Le manque de clients et la peur d’être abattu en mer font partie du quotidien des pêcheurs.

OLJ
01/12/2018

Depuis son enfance, Ali Mohammad pêche à Hodeida, ville yéménite de la mer Rouge aux prises avec la guerre, mais pour la première fois en trente ans, il n’arrive plus à nourrir sa famille nombreuse.

Sur un quai du port, ce pêcheur vide ses filets de maigres prises en évoquant les horreurs du conflit qui déchire le pays depuis plus de trois ans et frappe tout particulièrement sa ville ces derniers mois. Le manque de clients et la peur d’être abattu en mer font partie du quotidien de Ali Mohammad qui qualifie la situation des pêcheurs d’extrêmement difficile.

Le secteur de la pêche est important pour l’économie locale. Hodeida et ses environs comptaient 10 000 pêcheurs avant la guerre, selon une étude de la Banque mondiale. « Nous sommes en pleine tragédie », confie ce père de huit enfants. « Nous avons très peur d’aller en mer au point que nous disons adieu à nos enfants à chaque fois que nous quittons la maison parce que nous ne savons pas si nous allons revenir. » Le port de pêche où travaille Ali Mohammad se trouve à environ trois kilomètres du grand port commercial de la ville et n’est distant que d’un kilomètre de la ligne de front. Les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, tiennent Hodeida depuis 2014 et la défendent contre les troupes progouvernementales qui tentent de les en déloger.

« Jamais revenus »

Les forces loyalistes, soutenues par une coalition militaire menée par l’Arabie saoudite, ont suspendu sous la pression internationale leur offensive contre la ville, essentielle pour l’acheminement de l’aide humanitaire.

Mais la coalition antirebelles empêche toujours les pêcheurs de s’éloigner de la côte car, selon elle, ils peuvent gêner au large sa surveillance des cargos se dirigeant vers Hodeida. Elle soupçonne en effet l’Iran de livrer par la mer des armes aux rebelles.

« On peut être touché par un tir sans savoir d’où il vient. Il y a des pêcheurs toujours portés disparus (...) Ils sont sortis en mer et ne sont jamais revenus », raconte Ali Mohammad.

Dans le marché aux poissons, des bassins de marbre blanc présentent le faible butin de la journée. Quelques clients guettent les arrivages tandis que les pêcheurs plus chanceux exposent leurs poissons dans un camion ou un chariot métallique. « Nous avions beaucoup plus de poissons dans le passé parce que nous pouvions aller plus loin en mer », raconte Mohammad Salem Adwouin, un autre pêcheur. « Maintenant, nous n’atteignons que les 20 à 25 milles, et nous sommes terrifiés. Avant, nous nous enfoncions jusqu’à 50 à 60 milles, parfois à 100 milles. » « Plus le conflit dure, plus il affecte les pêcheurs », dit-il. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, au moins 55 civils ont été tués et 170 blessés en août dernier lors d’attaques contre un hôpital et le marché aux poissons de Hodeida. Les deux parties en conflit ont nié toute responsabilité dans ces attaques, tandis que les dégâts causés par les éclats d’obus sont encore visibles sur les murs du marché, certains défigurant des slogans des houthis peints sur les murs.

« Même pas de riz »

Malgré les violences, un bateau mouillant dans le port de pêche porte un message d’espoir : « Le croyant est comme une feuille verte qui ne peut être emportée par la tempête. » Les habitants de Hodeida s’accrochent au faible espoir de voir les combats cesser définitivement, alors que des pourparlers de paix pourraient débuter d’ici à la fin de l’année en Suède sous l’égide de l’ONU.

En attendant, ils restent habités par la même crainte de voir la ville complètement assiégée. Selon l’ONU, 14 millions de Yéménites se trouvent en situation de pré-famine et la fermeture du port de Hodeida ne ferait qu’aggraver la crise humanitaire.

En dépit de la guerre, qui a fait 10 000 morts, Ali Mohammad ne pense pas changer de métier. « Où est-ce que j’irais chercher du travail ? dit-il. Les gens sont fatigués. Je suis fatigué. Je jure devant Dieu que je n’ai même pas de riz à la maison. » Tor al-Amer, un ouvrier du port de pêche, affirme que de nombreux pêcheurs se plaignent d’être des cibles en mer. « Tout pêcheur mourra de faim s’il reste chez lui, mais s’il sort, il risque d’être la cible d’une attaque en mer », résume-t-il.

Mohammad MOUSSA/AFP

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