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Idées

Ahmad Daouk, acteur oublié de l’indépendance et de l’amitié avec la France

Portrait
24/11/2018

Alors que le Liban a célébré cette semaine l’anniversaire de son indépendance, il est des personnalités oubliées aujourd’hui, mais dont le parcours original a marqué l’histoire nationale, et en particulier celle d’une amitié franco-libanaise toujours aussi vive. En témoignent notamment la tenue de la conférence CEDRE à Paris en avril dernier ou l’annonce de la visite du président français Emmanuel Macron à Beyrouth en février prochain. La personnalité en question est celle d’Ahmad Daouk (1893-1979), premier ambassadeur du Liban indépendant en France et plusieurs fois président du Conseil.

Né en 1893, issu d’une ancienne famille de notables sunnites de Beyrouth ayant prospéré dans les activités commerciales et industrielles, Ahmad Daouk fait de solides études d’ingénieur en France d’où il sort diplômé de l’École des arts et métiers (1914). À l’époque du mandat (1920-1943), il occupe diverses fonctions professionnelles, d’abord comme expert près des tribunaux (1920-1927), conseiller municipal de Beyrouth (1927-1934 et 1940-1941) et surtout, comme administrateur de banques et de sociétés (1927-1940). En 1928, il participe aux réunions des nationalistes syriens au Congrès de Damas.

Longévité

C’est au moment de la Seconde Guerre mondiale, quand s’accroissent les tensions entre les nationalistes et la puissance mandataire, que Daouk s’engage dans la vie politique nationale. À la suite de la proclamation de l’indépendance du Liban par le général Catroux le 8 juin 1941, il est nommé par ce dernier chef de gouvernement (novembre), fonction qu’il occupe jusqu’en 1942. En poste, il refuse l’idée d’un nouveau traité franco-libanais après celui négocié par Émile Eddé en 1936, mais non ratifié.

En 1943, il devient président du Congrès national libanais. Comme la plupart des partisans de l’indépendance, il voit dans l’arrestation par la France des principaux leaders nationalistes (novembre 1943), un reniement par la puissance mandataire de ses promesses. Daouk obtient du général Catroux l’assurance de la libération des prisonniers de la citadelle de Rachaya (dont Béchara el-Khoury et Riad el-Solh) et celle d’une indépendance qui deviendra effective le 22 novembre. Catroux confirme ainsi son rôle décisif dans l’indépendance du Liban, là où le général de Gaulle tenta de la freiner en recherchant la signature d’un traité.

C’est probablement pour prendre acte de ses liens avec la France et récompenser son rôle lors de l’indépendance que Daouk est nommé, par le président Béchara el-Khoury, envoyé extraordinaire (1944-1953), puis ambassadeur du Liban à Paris (1953-1958). Il lui revient la délicate mission de veiller à maintenir étroites les relations bilatérales après l’épisode douloureux de 1943. Il reste en poste quatorze ans jusqu’en 1958, côtoyant les plus hautes personnalités de la IIIe, de la IVe et de la Ve République. Il joue un rôle central dans la création de la Chambre de commerce franco-libanaise (1950) et acquiert avec ses propres deniers l’actuelle résidence diplomatique du Liban à Paris (1955) cédée par la suite à l’État. Il veille aussi à maintenir intacts les liens diplomatiques entre Paris et Beyrouth au plus fort de la crise de Suez (1956) qui entraîne la rupture des relations entre la France et la plupart des pays arabes. Aujourd’hui encore, Ahmad Daouk détient le record de la plus longue mission diplomatique libanaise exercée en France.

Le poste de Paris est prestigieux et le choix d’un musulman sunnite pour l’occuper dans un premier temps apparaît hautement symbolique : en 1943, le Pacte national a réaffirmé le visage arabe du Liban et les sunnites, longtemps hostiles au Grand-Liban créé par la France pour les maronites en 1920, obtiennent des postes dans l’administration afin de renforcer leur intégration dans les structures de l’État. On est toutefois loin encore, à l’époque, de la période ultérieure du chéhabisme (1958-1964) durant laquelle la pénétration des talents sunnites et chiites dans les structures de l’État se renforce considérablement.

Cabinet « technique »

En 1960, la carrière politique nationale de Daouk connaît un nouveau souffle quand le président Fouad Chéhab le choisit pour présider un cabinet de transition (14 mai-1er août) précédant les élections législatives de juin-juillet 1960. Ce choix tient tout autant de la nécessité institutionnelle de nommer un sunnite, que de celle de confier à un ingénieur de confiance la tâche délicate de mettre en œuvre une nouvelle loi électorale, qui demeurera en vigueur jusqu’aux élections législatives de 2018. La loi du 26 avril 1960 prévoit d’importantes réformes de structure : elle augmente le nombre de députés à 99 et définit le caza comme la circonscription électorale de référence.

En 1960, Daouk présente l’originalité d’être le premier ingénieur de formation à présider un gouvernement libanais depuis l’indépendance. Son cabinet « technique » réduit est marqué par un renouvellement inédit des ministres. Il comprend non seulement d’autres ingénieurs comme le directeur du quotidien L’Orient Georges Naccache (Travaux publics), mais parmi les huit membres qui le composent, quatre sont ministres pour la première fois (dont Naccache lui-même). Chéhab croit bien plus aux compétences qu’au confessionnalisme politique et méprise la classe politique. N’étant pas un zaïm, ni par son profil ni par son parcours, Daouk rentrait parfaitement dans cette logique chéhabiste. Il ne fait pourtant qu’un passage éclair à la tête du gouvernement, car le président doit ménager les notables le plus en vue, parmi lesquels Rachid Karamé et Saëb Salam, deux grands leaders de l’insurrection de 1958.

La carrière d’Ahmad Daouk est d’abord celle d’un serviteur de l’État. En dehors de l’exceptionnelle durée de sa mission diplomatique à Paris, significative est la courte durée de ses différentes missions politiques : l’homme ne recherchait manifestement ni le pouvoir ni les honneurs. Il apparaît en ce sens comme l’un des contre-modèles à la classe politique de son époque, mais aussi à celle du Liban de 2018.

Par Stéphane MALSAGNE

Docteur en histoire (Paris I) et enseignant à Sciences Po Paris. Dernier ouvrage : « Sous l’œil de la diplomatie française, le Liban de 1946 à 1990 » (Geuthner, 2017).


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